Un café avec… Marc Levy

L’information, c’est la liberté

L’auteur français parmi les plus lus au monde s’inquiète de l’état de notre démocratie. Il en a fait le  thème d’une trilogie d’espionnage captivante qui sera adaptée par le cinéaste Costa-Gavras. Rencontre avec un citoyen du monde informé et inquiet.

Il y a quelques semaines, Marc Levy s’est retrouvé à Washington, au milieu d’un parterre de journalistes, lors du très couru souper des correspondants de la Maison-Blanche. Si le romancier français a été invité au bien cuit annuel du président des États-Unis, c’est sans doute parce que sa trilogie 9, qui raconte les tribulations d’un groupe de pirates informatiques, est nourrie par l’actualité. Et que Janice, un des personnages de Noa, le troisième roman de la série, s’inspire de l’histoire de Carol Cadwalladr, la journaliste britannique à l’origine de la primeur mondiale sur les malversations de la firme Cambridge Analytica.

La désinformation et les menaces contre la démocratie sont au cœur des intrigues imaginées par Marc Levy, qui dépeint ses valeureux pirates informatiques comme des résistants des temps modernes. À l’aide de la technologie, les neuf hackers tentent de bloquer les tentatives de corruption et de manipulation d’un réseau d’oligarques qui complotent pour neutraliser les puissances occidentales. Après avoir lutté contre les sombres complots de l’industrie pharmaceutique et la désinformation des réseaux sociaux, le groupe tente de déjouer les complots du dictateur Loutchine, sorte de croisement entre Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine, tout en épaulant la journaliste d’enquête Janice sur le terrain.

« Au moment où j’ai sorti le roman en Europe, c’était le début de l’invasion de l’Ukraine. Dans les premières interviews, les gens me disaient : mais alors, vous avez un don de voyance ? »

— Marc Levy

« Mais voyons, si vous vous intéressez à l’actualité, vous voyez bien que la guerre en Ukraine, ce n’est que l’aboutissement d’un vaste projet mené par Poutine qui a commencé au moment où il a décidé de soutenir Bachar al-Assad et de provoquer un flux migratoire sans précédent et une crise de réfugiés vers l’Europe pour la déstabiliser. Ça s’est poursuivi avec l’ingérence de la Russie pendant les élections de 2016 et le Brexit. Bref, si on suit l’actualité, on voyait venir l’invasion de l’Ukraine. »

Carburer à l’indignation

Marc Levy affirme que l’inspiration lui est d’abord venue en lisant sur le scandale Cambridge Analytica, cette firme de communication qui a utilisé les données personnelles de plus de 85 millions d’utilisateurs de Facebook pour les influencer politiquement avec des messages de désinformation ciblés. « Il s’agit d’une immense opération de manipulation politique qui a joué un rôle décisif dans le Brexit ainsi qu’un rôle important dans l’élection de [Donald] Trump », rappelle le romancier.

« Voir les démocraties victimes des assauts des oligarchies et de cette criminalité en col blanc, c’est mon moteur d’écriture au même titre que la montée du nazisme a pu être un moteur d’écriture pour un écrivain en 1938 », ajoute Levy, qui estime « qu’en cette ère de désinformation, s’informer est un acte civil important ».

Un travail quasi journalistique

Pour écrire les trois romans de la série 9, Marc Levy a mené des recherches qui ne sont pas si éloignées du travail journalistique : enquête, entrevues avec des experts, discussions avec des hackers qui lui ont fait confiance… L’auteur dit travailler sans recherchiste pour protéger la sécurité de ses sources et, ajoute-t-il, parce qu’il souhaite s’imprégner de ce qu’il apprend avant d’écrire.

Marc Levy ne cache pas son admiration pour les journalistes en général, et pour Carol Cadwalladr en particulier. Il a pris un vol New York-Londres expressément pour aller luncher avec elle. « Je ne lui ai pas dit que je venais uniquement pour la voir, je ne voulais pas lui mettre de la pression, souligne-t-il. Je lui ai dit que j’allais raconter son histoire. Ça l’a fait marrer. Elle ne se voyait pas comme une héroïne de roman », poursuit-il.

« Moi, j’admire quelqu’un qui se bat pour d’autres intérêts que les siens, pour une vraie cause, juste et humaine. Elle a pris des risques pour dénoncer des crimes aux conséquences sociétales extrêmement importantes, à une époque où personne n’a envie de les entendre. »

— Marc Levy

Le romancier se dit indigné par la lutte que cette journaliste du Guardian et de l’Observer a dû mener, seule, contre le multimilliardaire Arron Banks – le financier du mouvement pro-Brexit – qui a tenté de la faire taire avec une poursuite-bâillon de plusieurs millions de dollars. Banks a subi un premier revers en cour cette semaine, mais envisage de porter sa cause en appel.

Marc Levy poursuit : « C’est incroyable que les Anglais ne se soient pas plus révoltés sur la nature même du procès contre Carol. Le juge aurait simplement dû rejeter le dépôt de cette plainte. Dire qu’un milliardaire puisse utiliser sa fortune pour museler une journaliste, c’est un déni de démocratie absolument incroyable. »

Dans Noa, Marc Levy a rebaptisé le milliardaire Ayrton Cash. Comme il l’écrit si bien en exergue de son roman : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… Oh, et puis merde. »

QUESTIONNAIRE SANS FILTRE

Le café et moi : Je suis un grand amateur de café comme d’autres sont amateurs de vin. Je m’intéresse à tout, du grain à la torréfaction à la mouture en passant par la qualité de la machine. Préparer un bon café, c’est à la fois simple et très compliqué.

Le livre qu’on retrouve sur votre table de chevet : Les oiseaux vont mourir au Pérou, un recueil de nouvelles de Romain Gary absolument magnifique. Et parmi les lectures que je me garde pour mes trois semaines de vacances à l’île de Ré, en juillet, on retrouve Simone, le roman d’une homonyme qui s’appelle Léa Chauvel-Lévy, ainsi que Connemara, de Nicolas Mathieu, et Numéro deux, de David Foenkinos.

Les médias que vous consultez chaque jour : Mes deux phares dans la nuit sont le Guardian et le Washington Post. Je lis aussi le Courrier international qui est quand même assez extraordinaire, car il permet d’accéder à du grand journalisme. Et Le Monde, évidemment.

Les gens, morts ou vivants, que vous aimeriez réunir à votre table : Je dirais mon père et ses petits-enfants, pour qu’il les connaisse. C’est un peu égoïste, mais ses conversations, qui étaient lumineuses, me manquent. Son regard, son intelligence, sa sagesse et même son réconfort me manquent beaucoup. Sinon, j’aurais laissé dîner en tête-à-tête mère Teresa et Poutine. Je pense que son intelligence à elle aurait triomphé de la barbarie de Poutine. C’est un dîner qui aurait pu être une lumière pour le monde.

QUI EST MARC LEVY

• Né le 16 octobre 1961.

• Il a créé une société spécialisée dans les images de synthèse et dirigé un cabinet d’architecture.

• Son premier roman, Et si c’était vrai, paru en 2000, a été adapté par Steven Spielberg.

• À ce jour, il a publié 22 romans qui ont été traduits dans 50 langues et vendus à plus de 50 millions d’exemplaires.

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