L’école du développement

Lorsque la saison de la Ligue américaine de hockey s’est subitement arrêtée, le Rocket de Laval figurait parmi les équipes les plus en vue du tournoi. Ayant perdu seulement deux de ses 10 dernières rencontres, le club avait remporté une convaincante victoire de 3-0 face aux Senators de Belleville, alors meneurs de la division nord, lors de ce qui s’avérerait le dernier match de leur saison.

Bien que le but pour Joël Bouchard et son groupe d’entraîneurs soit d’établir une stabilité au sein des espoirs des Canadiens au niveau de la LAH, la nature même de l’emploi est toute autre. Il faut jongler avec les rappels, les réaffectations, les blessures et les échanges, tout en gardant un œil sur le développement individuel de chaque joueur, à travers un horaire chargé. Oh et c’est sans oublier l’importance de gagner des matchs, aussi.

Essentiellement, on dirige une équipe en vue du weekend et non de la fin du mois, parce qu’il est impossible de prédire le flux continuel occasionné par le mouvement de personnel dans la LAH. Encore là, bien souvent les plans du weekend peuvent tomber à l’eau.

Puis, tous les 36 du mois, une pandémie mettra un frein à une saison remplie de promesses et d’excitation.

Mais avec le chaos viennent les opportunités, surtout pour une organisation au cœur d’un virage jeunesse.

En raison de l’afflux de choix au Repêchage et d’espoirs prometteurs se joignant à l’organisation des Canadiens, plus de 90 joueurs ont enfilé le chandail du Rocket de Laval lors des deux dernières années. Le personnel, qui compte sur les entraîneurs Daniel Jacob, Alexandre Burrows et Marco Marciano, a développé des plans de match individuels pour chacun des joueurs, mais une journée ne compte que 24 heures, donc les possibilités sont limitées.

La pandémie a finalement permis à Bouchard et compagnie de prendre une grande inspiration, d’évaluer les deux dernières saisons et de recenser le progrès fait non seulement par les joueurs, mais par le programme dans son entièreté.

« La façon dont le programme a évolué au cours des deux dernières années est extrêmement excitante à voir, dit Bouchard. On entre maintenant dans une phase où l’on peut compter sur un noyau de joueurs. Des joueurs jeunes, excitants. On jouait du hockey formidable quand la saison a pris fin, ce qui en dit long sur le développement des joueurs, de même que sur l’esprit d’équipe que l’on construit.

« Mais le travail est loin d’être terminé. »

En réalité, le travail n’est jamais fini, dans la LAH, mais le Rocket a réussi à instaurer un modus operandi qui met en relief le travail acharné et le dévouement, plutôt que les accomplissements individuels. Certains joueurs sont peut-être plus réticents à l’idée, mais il s’agit également de la meilleure manière d’établir une culture d’équipe gagnante. Pour plusieurs raisons, apprendre à être un joueur professionnel de hockey est tout aussi important qu’inscrire des points au tableau.

« Mon travail consiste à donner le meilleur de moi-même pour m’assurer que les gars atteignent leur potentiel, affirme Bouchard. Mais c’est un processus. Les résultats ne sont pas là du jour au lendemain. Prenez Josh Brook, par exemple. Il est devenu un joueur complètement différent entre le début et la fin de la saison. Ça prend du temps et on est là pour s’assurer que tout le monde atteigne le niveau suivant, le moment venu. »

Ceux qui ont suivi Brook de près durant la saison pourront le confirmer. Une fois qu’il a eu trouvé son rythme, qui s’est accompagné d’une saine dose de confiance, son jeu s’est immédiatement amélioré.

On utilise souvent un pinceau bien large pour dépeindre les athlètes, faisant appel au potentiel, aux plateaux à atteindre et, dans la plupart des cas, à des atteintes très élevées. Mais derrière chaque joueur à Laval se cache un jeune homme cherchant son chemin, non seulement sur la patinoire, mais dans la vie.

C’est à ce moment que les plans de match individuels entrent en jeu.

« Ce sont des individus, pas vrai ?, questionne Bouchard. Ça signifie que l’on doit travailler avec eux sur une base individuelle d’abord et avant tout. Tu dois leur parler. C’est aussi simple que ça. Mais ça, c’est la première étape. Quand les choses vont bien, tu dois travailler à t’améliorer. Quand les choses vont mal, tu dois définir les problèmes et les régler. »

Et cela s’applique à tout le monde, bien au-delà des choix de premier tour. Le favoritisme n’a pas sa place, à Laval. Les choix de troisième tour et les joueurs autonomes ont tous droit au même traitement.

« Je n’ai jamais été le genre d’entraîneur qui ne se concentre que sur deux ou trois gars, dit Bouchard. Ça n’a aucun sens, à mes yeux. Ils sont tous mes gars à moi. Tu prépares un plan individuel pour le développement du joueur, mais au bout du compte ils contribuent tous à l’équipe de différentes façons. Si tu ne te concentres que sur certains joueurs, c’est que tu fais la mauvaise affaire. »

Questionnez n’importe quel joueur de la formation au sujet du genre d’instructeur qu’est Bouchard, et la première chose que l’on vous répondra sera sur son intensité. La deuxième, qui vient habituellement avec intensité, est son habileté à communiquer de façon claire, concise et honnête. Il sait garder le cap entre entraîneur et mentor, mettant ses joueurs à l’aise quant à leur rôle dans l’équipe. En vérité, la plupart des athlètes cherchent simplement à savoir ce que l’on attend d’eux.

À moins que ce soit sur une surface glacée et que du caoutchouc vulcanisé ne soit impliqué, Bouchard n’entend pas à jouer.

« Je ne suis pas assez brillant pour jouer avec leur tête, rigole-t-il. Quand je suis content, ils le savent. Quand je suis agacé, ils le savent. Pas de combines, pas de jeux. Si tu commences à jouer avec leur tête, tu t’embarques rapidement dans le pétrin. Mais avoir une approche directe signifie aussi que tu dois laisser les émotions à la maison. Je ne traîne pas mes sentiments jusqu’à l’entraînement ou jusqu’au match suivant, et il en va de même pour mes joueurs. Tu dis ce que tu as à dire, tu l’arranges et tu passes à autre chose.

« La transparence est la clé. »

Avec des directives claires et concises, les espoirs sont en mesure de se concentrer sur les aspects les plus importants de leur développement. Cela leur permet d’être honnête envers eux-mêmes en ce qui a trait à leurs défauts et leurs forces, et ils peuvent ainsi travailler à un but commun avec le personnel d’entraîneurs.

La route qui mène au succès dans la LNH passe par la LAH et pour plusieurs espoirs qui enfilent le jersey du Rocket, le premier avant-goût professionnel leur sera donné par les instructions de Bouchard. Et il souhaite rendre cette expérience aussi fructueuse et réaliste que possible.

« Ils savent que je suis exigeant, mais ils savent aussi qu’ils peuvent venir me parler à n’importe quel moment, souligne Bouchard. Ils apprennent à grandir à travers leurs erreurs et leurs faux pas. »

Plusieurs d’entre eux finiront par avoir un impact au sein des Canadiens. Ils évolueront ensemble à Laval, développant des liens qui potentiellement porteront leurs fruits dans le grand club, et une chimie s’installera pour les suivre jusque dans leur carrière dans la LNH. Mais avant d’en arriver là, ils doivent se concentrer sur la tâche à accomplir.

« Faire des erreurs n’est pas nécessairement une mauvaise chose. On doit laisser les jeunes faire des erreurs dans la LAH. C’est une ligue de développement, après tout. Il ne faut pas qu’ils en aient peur, mais ça doit également être adressé. Prenez [Jesperi] Kotkaniemi, par exemple. On a fait plusieurs séances vidéos avec lui et, à la fin de l’année, il avait fait des pas de géant. »

Préparer les joueurs à l’étape suivante requiert de l’honnêteté. Il faut du travail acharné. Il faut être entouré du bon groupe.

Et, au-delà de tout cela, il faut de la patience.

Marc Dumont, collaboration spéciale traduite par Florence Labelle

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