Maman, j’étouffe !

À Anvers, deuxième ville d’Europe pour la mortalité liée à la pollution atmosphérique, bébé Claire sert à mesurer la qualité de l’air

Anvers — La poussette avance à petite allure sur les trottoirs d’Anvers. Un couple de personnes âgées s’arrête un moment pour faire des guili-guili au bébé qui se trouve à l’intérieur. Puis recule, l’air perplexe, avant de poursuivre son chemin.

Cheveux blonds, petit imper bleu, bottes roses, sourire figé, la petite Claire n’a pas réagi, et pour cause. L’enfant est en réalité une poupée.

Mais si elle pouvait parler, elle dirait sans doute ceci : « Maman, j’étouffe ! »

Claire, acronyme de Clean Air for Everyone (de l’air pur pour tout le monde), est le personnage central d’une étude actuellement menée par l’Université d’Anvers, en Belgique.

Trois fois par jour, elle sort faire sa promenade dans les rues notoirement polluées de la capitale flamande, reliée par fils à trois capteurs électriques qui mesurent la pollution de l’air sur un parcours de 7,5 km.

Un capteur est consacré au taux de particules fines, le second au taux de particules dites « ultrafines », le troisième au taux de suie. L’objectif : surveiller le niveau de pollution dans la ville, selon le jour et l’heure de la journée.

Ce genre d’expérience n’est pas nouveau. Quantité de recherches sont menées sur la pollution de l’air.

Il est assez original, en revanche, que ces études soient menées à hauteur d’enfant, en lui donnant un visage humain.

« Plus on est bas, plus l’air est pollué, dit le bio-ingénieur Roeland Samson, initiateur du projet. On oublie trop souvent que les enfants sont exposés directement à la fumée des pots d’échappement qui sont à 30 cm du sol. »

Le fait que Claire soit une poupée permet aussi de mieux sensibiliser la population et de lui faire « prendre conscience » que les enfants sont les futures victimes de nos excès et de nos mauvaises habitudes de vie, reliées à la voiture, notamment.

Le professeur insiste notamment sur les particules ultrafines (d’un diamètre inférieur au micron), particulièrement dangereuses « parce qu’elles peuvent entrer profondément dans les poumons et même dans le sang. » Il souligne que ces particules fines peuvent parfois se frayer un chemin jusqu’au cerveau et même dans le placenta chez les femmes enceintes.

Une vache sacrée

Coïncidence ? Le projet Claire a lieu au moment où vient d’être publié un rapport sur les villes les plus polluées d’Europe dans la revue The Lancet Planetary Health.

On y apprend notamment qu’Anvers est au deuxième rang des villes européennes déplorant la plus forte mortalité liée aux émissions de dioxyde d’azote (NO2), le gaz toxique produit par les moteurs diesel.

Madrid arrive première, Paris, quatrième. Bruxelles, située à 50 km, est classée huitième.

Il faut savoir qu’Anvers se trouve sur un des axes les plus fréquentés d’Europe, où les voitures partagent les routes avec un flux incessant de camions autour de l’immense zone portuaire, deuxième d’Europe derrière celle de Rotterdam aux Pays-Bas.

En Belgique, pays de 11 millions d’habitants à très forte densité de population, les questions de transport et de déplacement comptent parmi les plus sensibles du débat politique, particulièrement celle de la voiture de société, offerte comme avantage en nature aux cadres d’entreprises belges… qui n’en ont pas nécessairement besoin.

Le dispositif, mis en place pour des raisons fiscales, a été montré du doigt par l’Union européenne et l’OCDE.

« Chez nous, l’automobile est encore une vache sacrée », déplore Roeland Samson, qui dit lui-même se déplacer à bicyclette.

Portant sur un millier de villes du Vieux Continent, le rapport souligne par ailleurs que « 900 décès prématurés » pourraient être évités chaque année si les limites d’émission de NO2 suggérées par l’OMS étaient respectées.

L’ONU estime pour sa part que la pollution de l’air serait responsable de 7 millions de décès prématurés annuellement sur la planète.

Volontaires !

Dans ce contexte, le projet Claire ne passe pas inaperçu.

Le sujet a été largement couvert dans les médias.

Dans la foulée, des centaines de bénévoles anversois se sont portés volontaires pour conduire la poussette de Claire et, désormais, celle de son petit frère Gilbert, qui effectuait mercredi sa première sortie officielle.

« La liste d’attente est longue, au moins 400 personnes ! Il y a toutes sortes de gens qui le font pour des raisons différentes. Des étudiants, des grands-parents, des parents avec des enfants ou des couples qui veulent en avoir, des gens sans emploi. »

— Roeland Samson, initiateur du projet

Prenez Inès, qui joue aujourd’hui la « maman » de Claire. Cette guide conférencière est au chômage technique depuis le début de la crise sanitaire. Elle avait envie de se sentir utile. Elle s’est inscrite au projet pour offrir une « petite contribution » à ce qu’elle considère comme « un vrai problème ».

Que des citoyens « ordinaires » comme Inès s’impliquent est en soi une victoire pour le professeur Roeland Samson. Car c’est ainsi, selon lui, que les changements de mentalité s’amorcent.

« Plus les gens s’approprient le projet, plus ils se sentent impliqués. Plus ils sont impliqués, plus ils peuvent partager leurs connaissances et plus la population générale devient sensible au problème. »

Une conscientisation par la base qui, ajoute- t-il, se traduira ultimement dans les urnes.

Le projet Claire doit s’étendre jusqu’au mois de novembre 2021.

— Avec l’Agence France-Presse

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