Chronique

Faut-il être plus anglican que la reine ?

Un souci maniaque du détail semble avoir guidé le département des costumes pour la quatrième saison de la série The Crown. Les observateurs les plus aguerris ont remarqué à quel point les tenues colorées de la comédienne Emma Corrin dans la série de Netflix sont identiques à celles portées par Lady Diana dans les années 80. Jusqu’à la taille des épaulettes de ses vestons et au décolleté de sa robe fourreau à paillettes (j’ai fait mes recherches).

On ne peut en dire autant, semble-t-il, de l’ensemble de ce qui est présenté dans The Crown comme des faits. Le scénariste et idéateur Peter Morgan (The Queen, Frost/Nixon) a pris, selon ses détracteurs, beaucoup de libertés artistiques avec la réalité historique de cette décennie mouvementée en Grande-Bretagne, marquée par le thatchérisme et l’immense popularité de la « princesse du peuple ».

Dans le Guardian de Londres, le journaliste Simon Jenkins a publié en début de semaine une chronique au titre explosif : The Crown’s fake history is as corrosive as fake news (« La fausse histoire de The Crown est aussi nuisible que les fausses nouvelles »). Je l’ai souvent écrit : il y a un danger que la fiction devienne la réalité pour le public de films ou de séries « inspirées d’histoires vraies ». The Crown ne fait pas exception.

En l’occurrence, il est intéressant de constater, selon qui on lit, à gauche ou à droite, chez les biographes de Lady Diana ou de la famille royale – ou encore chez les chroniqueurs politiques qui ont côtoyé Margaret Thatcher –, ce que l’on reproche à Peter Morgan. Pour certains, il s’agit de détails plus ou moins significatifs. Pour d’autres, c’est une dangereuse distorsion de la réalité qui pose une menace pour la crédibilité et la stabilité, non seulement de la monarchie, mais du Royaume-Uni.

Les plus conservateurs n’aiment pas l’image de la famille royale renvoyée aux sujets de la reine Élisabeth II – que nous sommes – et au reste de la planète. Simon Jenkins parle même de propagande.

Il est vrai que dans cette quatrième saison, Peter Morgan prend clairement le parti de Lady Diana. Elle s’est aliéné la famille royale, irritée que la princesse éclipse tout sur son passage. Charles l’a lui-même poussée dans les bras d’autres hommes. C’est un point de vue qui se défend. Est-ce la réalité ? Seul le futur roi le sait.

À sa décharge, le scénario de Peter Morgan illustre abondamment le besoin viscéral de Lady Di de se trouver sous les feux de la rampe, d’être admirée et d’en tirer l’attention, l’amour et l’affection qui font défaut à son mariage. Sauf qu’en face d’elle, le prince Charles semble si distant, mesquin et puéril dans sa jalousie de la popularité de la princesse qu’on l’excuse de vouloir autant briller dans l’objectif des médias.

S’il y a un consensus parmi les observateurs de la chose monarchique, c’est que le prince Charles a été tout sauf charmant avec sa jeune épouse, prise dans le piège doré d’un mariage arrangé qui comptait une personne de trop. « Nous étions trois personnes dans ce mariage », a déclaré Diana Spencer il y a 25 ans jour pour jour, dans une entrevue-choc au journaliste de la BBC Martin Bashir (qui fait l’objet d’une enquête ces jours-ci, à propos de ses méthodes).

Dans The Crown, on voit Diana, à l’invitation de Camilla Parker-Bowles, manger avec la maîtresse de l’époque et actuelle épouse du prince Charles au restaurant londonien Ménage à trois – ça ne s’invente pas – alors que ce dernier est en voyage d’affaires. Dans la série, ce dîner a lieu avant le mariage, alors qu’en réalité, il aurait eu lieu après les noces.

Ce genre de libertés, prises par Morgan notamment avec la chronologie des évènements, intéresse beaucoup les médias britanniques cette semaine. La contemporanéité du récit et la fascination qu’exerce Lady Di, 23 ans après sa mort, n’y sont sans doute pas étrangères.

Différents historiens ont été consultés par des médias afin de départager le vrai du faux, l’exact de l’inexact, dans cette quatrième saison de The Crown. Aussi, Lord Mountbatten n’aurait pas écrit une lettre à Charles au moment où le laisse croire le premier épisode, Charles ne parlait pas au téléphone quotidiennement à Camilla, la princesse Margaret n’aurait pas visité ses petites-cousines dans un hôpital psychiatrique, la reine n’aurait pas été la source d’une fuite dans les médias à propos de Margaret Thatcher et celle-ci ne lui aurait jamais demandé d’intercéder en sa faveur à la fin de son règne politique.

Ce qui semble le plus improbable dans le scénario est pourtant bel et bien arrivé. Michael Fagan, un chômeur désespéré, est entré par effraction – deux fois plutôt qu’une ! – au palais de Buckingham en 1982 et s’est retrouvé face à face avec la reine, dans sa chambre, au petit matin. (Je ne divulgâche rien, on le précise au tout début de l’épisode.) Ce qui a été exagéré, en revanche, ce serait la nature politique de leur conversation.

La plus grande manipulation des faits, semble-t-il, est lorsque Peter Morgan fait coïncider la participation du fils de Margaret Thatcher au rallye Paris-Dakar et le début de la guerre des Malouines, alors que des mois ont séparé les deux évènements, en 1982.

La licence artistique a-t-elle bon dos ? Peter Morgan a un souci de vérité, dit-il, à défaut d’exactitude. Les dialogues de The Crown, évidemment, ont été inventés de toutes pièces. Élisabeth II ne donne pas d’entrevues aux médias et ce qui se passe au palais de Buckingham ainsi qu’aux châteaux de Windsor et de Balmoral, les résidences secondaires de la famille royale, reste un secret bien gardé.

On ne peut exiger du scénariste qu’il reproduise fidèlement ce qui s’est dit entre la reine et ses interlocuteurs. On peut souhaiter, en revanche, qu’il ne trafique pas le cours de l’histoire pour se rendre, et rendre son arc dramatique, plus intéressant. Surtout que la décennie qu’il dépeint ne manque pas de rebondissements inattendus pour la famille Windsor.

On me dira que The Crown est une série de fiction – excellente au demeurant –, pas un documentaire. C’est vrai. Il n’en demeure pas moins que les créateurs ont une responsabilité envers le public, peu importe la nature de leur œuvre. Une entente tacite de respecter autant que possible la vérité. Celle-ci peut bien sûr varier selon les points de vue.

Des proches de Charles prétendent que la série de Peter Morgan est malhonnête. Ceux de Diana disent, au contraire, qu’elle est plutôt fidèle à la réalité. Plusieurs reprochent à Morgan de mettre des phrases improbables dans la bouche de ses personnages, qui existent ou ont existé. Jamais, selon eux, n’auraient-ils osé critiquer la reine ou la première ministre !

Certains accusent The Crown de diaboliser la famille royale en la faisant paraître plus cruelle qu’elle ne l’est en réalité. Pourtant, lorsqu’on la compare à la « Dame de fer », la reine a l’air presque chaleureuse…

Il ne faut pas être plus anglican que la reine. Shakespeare lui-même prenait des libertés avec l’histoire de la monarchie britannique. Son Richard III est une fabrication artistique à plus d’un égard. The Crown est quant à elle une séduisante reconstitution des faits. Mais c’est avant tout une fiction. Qu’il ne faudrait pas confondre avec la réalité.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.