France

À Marseille, le cannabis dans le débat... et dans les poches

Marseille — Avec près de la moitié des Français qui en fument ou en ont fumé, la France est de loin le premier consommateur de cannabis d’Europe. C’est aussi le pays qui réprime le plus sa vente et sa consommation. Entre résignation et récupération politique, à Marseille, deuxième ville de France, l’industrie et la consommation du cannabis ne sont jamais très loin.

Dans un sous-sol, entre quatre murs sales, l’odeur caractéristique du cannabis sature l’atmosphère. Le soleil marseillais a laissé sa place à la lumière triste de néons qui commencent à faire leur temps. Une enceinte crache du rap local au-dessus de ses capacités. Le travail bat son plein : le haschich est découpé, pesé, l’herbe détaillée dans des pochons (petits sachets en plastique destinés aux consommateurs). Des pièces comme celles-ci, dans les quartiers du nord de Marseille, il y en a beaucoup. Le trafic illégal de cannabis est l’activité pour laquelle ces zones pauvres de la ville sont malheureusement célèbres.

Riyad, brun aux yeux clairs, mal réveillé, mais déjà alerte, veille au grain : on l’appelle le gérant. Ici, il dit de ne pas trop chauffer le couteau pour découper le « shit », le nom donné au haschich. Là-bas, il vérifie que les pesées sont bonnes, dans les tarifs au gramme définis par le réseau.

Du haut de ses 30 ans, Riyad est considéré comme un ancien dans l’équipe. « C’est moi qui vais recharger les vendeurs, ils n’auront pas le temps de vérifier si tout est au bon poids. »

Parce que les affaires vont bien : malgré une législation particulièrement dure en France, le pays est le premier consommateur de cannabis d’Europe. Dans les quartiers nord, c’est un plan de carrière, pour Riyad comme pour d’autres.

« J’ai essayé d’aller à l’école, ce n’était pas pour moi. Ils ont voulu faire de moi un peintre en bâtiment, il fallait que je fasse deux heures de route par jour pour gagner 800 euros par mois [1160 $ CAN]. J’avais des cousins qui gagnaient déjà bien leur vie ici. Le choix était vite fait. » Déscolarisé depuis qu’il a 16 ans, Riyad est un peu résigné : « Le seul contact que j’ai avec la France, c’est avec la police », donc forcément dans le conflit.

L'enjeu électoral

À l’approche de l’élection présidentielle, le cannabis est à nouveau pour le gouvernement français un cheval de bataille sécuritaire. Avec pour symbole une publicité qui est diffusée plusieurs fois par jour, à la télévision, au cinéma, et sur l’internet, décrivant une drogue aux effets néfastes, et mettant en avant l’action de la police nationale.

Une police qui s’exécute, sans illusions : « On fait des opérations de contrôle quotidien, une politique de harcèlement. » Rudy Manna est le représentant départemental d’Alliance, syndicat de la Police nationale. « Ça embête un peu les réseaux de cannabis, mais ça n’empêche pas qu’ils reprennent le lendemain. Honnêtement, ça ne résout rien du tout : on a arrêté 0 % des trafics de stupéfiants. On est complètement dans une politique de la communication, parce que la police n’a pas de solution : on fait des chiffres d’arrestations, de petits vendeurs, mais très peu de condamnations. » Avec des prisons déjà surchargées et des magistrats surmenés, les arrestations pour stupéfiants sont en effet rarement suivies d’effets durables.

Philippe Pujol, journaliste, a remporté le prix Albert Londres pour sa série sur le trafic de cannabis à Marseille. Il confirme : « Les policiers sont conscients de l’inutilité de leur action : on leur demande de vider la mer à la petite cuillère. » Selon lui, le débat sur la répression du cannabis est un épouvantail. « Le tabou n’est pas sociétaire, mais politique : c’est une stratégie pour jouer sur des questions de sécurité et entretenir la division dans un pur objectif politique à court terme. Ce n’est pas anodin que le débat ressorte avant chaque grande élection. »

« Grossiste en fleurs »

À l’extrême opposé de la ville, dans la zone commerciale de la Valentine, l’odeur de cannabis est la même, les balances et l’accompagnement sonore aussi. Mais ici, tout est plus propre, même la légalité : l’entreprise Highbuy est un grossiste en CBD, l’acronyme du cannabidiol, une autre substance du cannabis, connue notamment pour ses effets contre l’anxiété et l’inflammation, dont la vente est légale en France.

Là aussi, les affaires sont plutôt bonnes : la très jeune société déménage dans des bureaux tout neufs, et elle recrute. Fabien Sautel a la vingtaine bien tassée, les cheveux clairs et la nonchalance caractéristique du jeune homme qui travaille dans une nouvelle entreprise. Il est arrivé au début de la société, il y a un an et demi, et il met la main à la pâte un peu partout. En emballant des gélules de CBD destinées aux pharmacies, il raconte que, même si son métier est parfaitement légal, et même s’il s’y plaît, il n’est pas toujours bien perçu. « Ma mère me dit régulièrement : “Tu comptes travailler là-bas longtemps ?” Comme si ce n’était pas un vrai travail. Donc, à beaucoup de gens, je dis que je suis grossiste en fleurs. »

Parmi les clients du grossiste Highbuy, il y a un magasin de vente au détail de CBD, qui a remplacé depuis plus d’un an un buraliste dans le quartier animé du Cours Julien. Emma, 40 ans, infirmière et mère de famille, est une cliente habituée. « Tout le monde fume autour de moi. Je prends du CBD parce que c’est légal, mais de toi à moi, je ne fume pas que ça, et j’aimerais que le reste soit aussi facile d’accès… »

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