La finance : conservatrice, libertarienne ou durable ?

Reflet des tensions politiques qui traversent la société, la finance traditionnelle se divise en deux courants contestataires : à gauche la finance durable, à droite la finance libertarienne.

La finance durable, notamment portée par les grands investisseurs institutionnels, lutte contre les changements climatiques et favorise le bien commun, deux objectifs jugés compatibles avec le rendement à long terme de l’investisseur.

La finance libertarienne, poussée par les « crypto bros », propose une version décentralisée de la finance où l’État et les grandes institutions ne fourrent pas leur gros nez et où le risque et l’enrichissement rapide sont valorisés, sous le couvert du noble objectif de démocratisation.

Bousculée par ces deux courants radicaux, au centre, la finance traditionnelle apparaît conservatrice et risque la désuétude si elle ne s’adapte pas.

Bien sûr, ces étiquettes sont réductrices et la réalité, bien plus nuancée. Elles permettent toutefois de mieux comprendre des tendances qui transforment la finance, charriant avec elles valeurs, défis, risques et renouveau.

La finance libertarienne, connue sous le sobriquet de « DeFi » (pour decentralized finance), relie les individus en court-circuitant les banques et les assureurs, les institutions réglementées de la finance traditionnelle.

La DeFi est techniquement très complexe. Elle ressemble à un jeu de Lego dont les composantes peuvent être assemblées de multiples manières. On distingue cependant quatre couches.

À la base, pour exécuter les paiements et enregistrer les transactions, de grands livres décentralisés appelés chaînes de blocs, assemblées par des « mineurs », en concurrence pour résoudre des calculs énergivores. Heureusement, certaines chaînes évoluent vers une méthode dévorant moins d’électricité.

Les gagnants sont rémunérés en Bitcoins ou autres jetons, des cryptoactifs qui constituent les monnaies et les valeurs de la finance décentralisée, dont on recense 13 000 espèces.

Sur certaines chaînes, comme Ethereum, on codifie des « contrats intelligents », soit des protocoles qui exécutent automatiquement des opérations lorsque certaines conditions sont remplies. Ces contrats génèrent des jetons et permettent des dépôts, des prêts, des produits dérivés ainsi que la gestion de portefeuilles de cryptoactifs.

La dernière couche comprend des applications ou interfaces qui facilitent l’accès aux usagers dans cet univers entièrement numérique. On y accède par diverses plateformes de négociation automatisée. Toute cette technologie se veut accessible et transparente – si vous savez lire les codes.

Éliminer les intermédiaires

La DeFi professe un idéal où les services financiers sont plus rapides, plus personnalisés et accessibles aux gens négligés par le système traditionnel. Moins chers, surtout, en se passant des intermédiaires coûteux et inefficaces que sont les institutions réglementées, soutiennent Campbell Harvey et ses coauteurs, dans le livre DeFi and the Future of Finance.

« Bien que la DeFi puisse s’appuyer sur des idéaux libertariens, comme ses propres règles, créées et appliquées par la communauté dans l’intérêt général des parties, en réalité les systèmes de chaînes de blocs qui émergent courent le risque d’être noyautés par un petit groupe qui peut tordre les règles en sa faveur », met en garde Eswar Prasad, professeur à l’Université Cornell et auteur du livre The Future of Money.

Ce danger figure d’ailleurs dans la longue liste des risques posés par la DeFi selon les organismes compétents comme le Fonds monétaire international, l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV) et le Conseil sur la stabilité financière.

Cette liste comprend entre autres le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et la manipulation des marchés par des escrocs, des problèmes qui touchent aussi la finance traditionnelle, mais où les criminels se font souvent pincer par les autorités.

Selon l’OICV, l’an dernier, la valeur totale de l’argent volé en piratant des contrats intelligents, des logiciels et des portemonnaies de cryptos dépassait les 10 milliards de dollars américains, dont 2 milliards pour la seule DeFi, soit une augmentation de 1300 % en un an !

La DeFi reste branchée sur la TradFi, le surnom dont elle affuble la finance traditionnelle. Pour beaucoup d’opérations, elle a recours aux « stablecoins », dont la valeur fixe, le plus souvent en dollars américains, est appuyée par une réserve en instruments classiques du marché monétaire.

Or, cette réserve parfois obscure pourrait occasionner des crises de liquidité susceptibles de se propager, menaçant la stabilité de tout le système financier.

Le principal problème de la DeFi est sa caractéristique principale : l’absence d’institutions financières réglementées afin d’assurer sa solidité, l’intégrité des marchés et la protection des investisseurs individuels. Pas certain que les mécanismes d’autoréglementation mis en place empêcheront les crises.

Mais comment réglementer des réseaux virtuels sans adresse postale ? Malgré des cadres juridiques mal adaptés, les régulateurs ont dans leur ligne de mire les plateformes de trading apatrides. Certaines régularisent leur statut, d’autres se défilent, ayant des choses à cacher.

À quoi ça sert ?

La DeFi se veut démocratique, mais à cette étape de son évolution, elle reste tournée sur elle-même, réservée aux initiés. En pratique, ses innovations servent essentiellement à spéculer sur de pures abstractions, dont on ne voit pas l’utilité économique ou sociale. Elle ne canalise pas l’épargne vers des prêts hypothécaires pour acheter une maison ou vers des investissements pour construire une usine. Elle est encore bien trop risquée pour assurer une retraite.

En revanche, la finance durable vise non seulement à assurer ces services de la finance traditionnelle, mais aussi à fournir les immenses capitaux requis pour la transition vers une économie décarbonisée.

Elle se soucie également du bien-être des travailleurs et des communautés où s’activent les entreprises dans lesquelles elle investit. Mais elle a aussi des défis à relever, tel l’écoblanchiment.

Ces deux courants sont encore jeunes et minoritaires, mais gagneront en maturité en s’intégrant et en transformant la finance traditionnelle, qui conserve une formidable capacité d’adaptation face aux mouvements sociaux et aux changements technologiques.

La Caisse de dépôt, leader mondialement reconnu pour ses initiatives en matière de finance durable, a trempé un gros orteil dans la DeFi en prenant une participation dans Celsius Network, une plateforme de négociation de cryptos. Les innovations technologiques qui germent dans la DeFi sont trop importantes pour être ignorées et plusieurs investisseurs institutionnels s’y intéressent, prudemment.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.