Iron Maiden

Métal immense

À défaut de rester pertinents, les groupes vieillissants deviennent au fil du temps des artistes de répertoire, composant de la musique plus ou moins remâchée qui leur sert de prétexte pour faire de lucratives tournées. Iron Maiden ne mange pas de ce pain-là ; son 17e album, Senjutsu, en est la preuve, et elle est immense.

Senjutsu est un terme japonais qui se traduit librement par « tactique et stratégie », des mots qui illustrent bien le travail accompli par le groupe britannique depuis son précédent opus, Book of Souls. Composé morceau par morceau, chacun aussitôt enregistré pendant que les riches et complexes mélodies étaient encore toutes fraîches à la mémoire des six musiciens sexagénaires, l’album de 82 minutes se savoure telle une épopée homérique.

L’épique voyage s’amorce avec la puissante chanson-titre, Bruce Dickinson appelant aux armes avec sa voix forte et juste, moins stridente, mais plus profonde en texture, tel un implacable et vénérable chef de guerre.

De plus en plus progressive – il faut écouter l’inventif enchaînement de solos des trois guitares dans The Time Machine –, la musique de Maiden est tout sauf nostalgique, le collectif trace sa route en faisant constamment évoluer son univers musical. N’empêche, le groupe a planté quelques jalons qui sont devenus des références métal, et rien ne lui interdit d’aller s’y ressourcer à l’occasion. Avec son rythme galopant, Stratego offre une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle de la mythique Run to the Hills, un clin d’œil qui fera plaisir aux fans de la première heure.

L’Iron Maiden du XXIsiècle reprend l’avant-scène dès la pièce suivante, The Writing on the Wall offrant un habile amalgame folk-métal aux accents celtiques, ambiance qui sera reprise plus tard dans Death of the Celts, premier volet d’un triptyque de 34 minutes composé par le bassiste et leader Steve Harris – les pièces The Parchment et Hell on Earth s’enchaînent ensuite pour conclure de manière grandiose cet album d’exception.

Heavy métal

Senjutsu

Iron Maiden

Parlophone, Warner Music

4,5 étoiles

L’album pop anglo de la rentrée ?

Indigo De Souza vit à Asheville, petite ville de Caroline du Nord très prisée des artistes et des musiciens, dont Angel Olsen, avec qui elle a des points en commun. Elle avait 9 ans quand elle a commencé à écrire de la musique. Elle en a 24 aujourd’hui et Any Shape You Take constitue son deuxième album. Il s’agit d’un disque de rupture, un sujet inépuisable dans la musique pop.

Indigo De Souza doit son esprit libre à sa mère, qui a réalisé les pochettes de ses deux albums. Le premier s’intitulait par ailleurs I Love My Mom.

Un esprit grunge habite Indigo De Souza. Dans ses textes viscéraux davantage écrits au propre qu’au figuré, mais aussi dans sa musique pop égratignée, qui est plus fortifiante que déprimante.

Sur la ballade d’ouverture, 17, avec sa voix fragilisée à de l’Auto-tune, l’auteure-compositrice-interprète annonce que son chagrin engendre à la fois un deuil et une renaissance. Quand on souffre, la vérité sort, expose-t-elle.

When‌ ‌pain‌ ‌is‌ ‌real /‌ ‌you‌ ‌cannot‌ ‌run, dit-elle sur la chanson Real Pain.

Une émancipation salvatrice se dégage du chagrin et de la rage tranquille d’Indigo De Souza, notamment dans des pièces comme Die/Cry et Pretty Pictures.

L’artiste de 24 ans a un don de raconteuse, doublé d’un grand talent d’interprète. Et on s’abreuve encore davantage de ses paroles avec de la distorsion et des arrangements de guitares nineties.

Pop alternative

Any Shape You Take

Indigo De Souza

Saddle Creek

* * * *

Halsey

Au sommet de son art

Dès la première pièce du nouvel album de Halsey, If I Can’t Have Love, I Want Power, il est clairement établi que l’intention n’est pas d’explorer des sujets légers ni de nous bercer sur des sons de pop sucrée.

Sur The Tradition, les sonorités angoissantes et lugubres enrobent un texte narrant le destin d’une fille traitée comme un objet, métaphore de ce que la célébrité et le milieu du show-business font aux femmes. Le refrain l’exhorte à s’émanciper, à vivre la vie qu’elle désire.

Le fil rouge est clair, alors que se déploient les premiers morceaux, tous baignés dans une aura gothique. If I Can’t Have Love… explore ce lieu entre l’horreur et le bonheur, la force et la soumission. Il aborde la tentation du mal, le désir de bien faire. À travers les mots et les sons.

Le single principal de l’album, I Am Not a Woman, vient préciser la réflexion de Halsey, qui y dit : « Je ne suis pas une femme, je suis une déesse ». Dans une entrevue avec Zane Lowe, Halsey expliquait qu’il ne s’agit pas là d’un disque sur le « Girl Power », mais plus largement sur la féminité, la maternité ; Halsey utilise désormais les pronoms elle/eux (she/they). La question du genre dans son approche artistique est aussi centrale.

Le tout se déploie sur une sombre atmosphère qui perdure jusqu’à la toute fin de l’album, ponctué d’un accent pop que Halsey sait amener de la meilleure des façons.

La pop-punk fait son retour ces temps-ci, et Halsey l’utilise à son avantage sur ce disque, dans un savoureux mélange avec la pop-grunge et le rock. Sur Honey, par exemple, on est de retour à l’âge d’or de la pop-punk de Paramore. On ne sent pas de mauvais pastiche, mais plutôt un retour maîtrisé aux sonorités qui dominaient vers la moitié des années 2000.

Lilith, un exercice d’introspection groovy, porte le nom de la première femme d’Adam. Et si Halsey y raconte « toujours tout faire foirer », jamais elle ne s’en excuse. La superbe The Lighthouse, histoire captivante d’une sirène et du marin qu’elle piège, chantée sur une sinistre musique grunge, est une des plus intéressantes explorations de ces sonorités que Halsey n’avait jamais touchées auparavant. La distorsion, dans le sens propre sur certaines pistes, mais aussi dans les nombreux virages dans les sonorités au fil du disque, alimente la sensation de cauchemar éveillé tout en captivant notre attention du début à la fin.

Trent Reznor, Atticus Ross et Dave Ghrol comptent parmi les collaborateurs de cet album qui, en plus d’être superbement écrit, sonne extrêmement bien. Halsey présente son meilleur travail à ce jour.

Pop

If I Can’t Have Love, I Want Power

Halsey

Capitol Records

* * * 1/2

Imagine Dragons

Machine à tubes en panne

Avec des titres comme Believer, Thunder, Whatever it Takes, Radioactive ou Demons, Imagine Dragons a enchaîné les succès au milieu de la précédente décennie, s’établissant comme l’un des poids lourds du pop-rock. Toutefois, son dernier album Origins, lancé en 2018, n’a pas réussi à soutenir le rythme imposé par Evolve, disque certifié double platine dévoilé l’année précédente. De l’aveu du groupe de Las Vegas, Evolve et Origins étaient des albums frères, on a donc tenté d’explorer d’autres avenues avec le tout nouveau Mercury – Act 1.

C’est au maestro Rick Rubin (Slayer, Red Hot Chili Pepper, Eminem, Kanye West et autres Adele) que l’on a confié le rôle de producteur exécutif, le vétéran coordonnant le travail de la dizaine (!) de producteurs qui ont aidé le groupe dans son effort, en plus de plancher lui-même sur Cutthroat, assurément la pièce la plus audacieuse de l’album.

Son apport aurait certainement été bénéfique ailleurs, car l’enregistrement manque justement d’originalité et d’unité. Les pièces My Life, Lonely, Easy Come Easy Go, Follow You et No Time For Toxic People sont toutes d’honorables chansons pop, mais le groupe n’est manifestement plus la machine à tubes qu’il a déjà été.

Il y a les chansons Wrecked et Giant qui se démarquent du lot – la première rappelant un peu alt-J dans le phrasé du couplet, la deuxième évoluant vers un refrain raggastep très efficace. On est de même étonné de voir le chanteur Dan Reynolds s’aventurer en terre quasi grunge sur Dull Knives, poussant ses cordes vocales dans leurs derniers retranchements. L’émotion passe sans filtre, il faudrait qu’il explore ces avenues-là plus souvent.

Bref, un effort honnête sur lequel il est certainement possible de construire en vue du prochain acte.

Pop rock

Mercury – Act 1

Imagine Dragons

KIDinaKORNER/Universal Music

* * *

Tristan Malavoy

Pépites d’or

On connaît surtout Tristan Malavoy comme auteur – son plus récent roman, L’œil de Jupiter, a connu un joli succès en plus d’être finaliste pour le prix France-Québec –, éditeur et critique littéraire. Mais la musique n’a jamais été bien loin dans sa vie et, mine de rien, voilà qu’il lance son quatrième album en 12 ans en tant qu’auteur-compositeur-interprète.

Après l’ambitieux livre-disque L’école des vertiges, lancé en 2018, L’éclat de l’or est un EP tout en délicatesse de cinq chansons, dans lequel sa poésie ronde et élégante se mêle à des mélodies douces et accrocheuses. La première chanson, la jolie Étoile polaire, qu’il interprète en duo avec Ingrid St-Pierre, donne ainsi le ton à cet album qui parle d’amour et de nostalgie, de petites joies quotidiennes et de grandes aspirations.

Il y a beaucoup de mouvement dans la réalisation aérienne d’Alexis Martin, des cuivres, des bois et des cordes parfois, et le tout dégage une légèreté qui ne manque pas de charme.

Avec encore quelques touches de spoken word, Tristan Malavoy se fait aussi de plus en plus chanteur. La fragilité de sa voix donne certainement une personnalité à ses chansons, mais on se prend à rêver de ce que pourrait faire un ou une interprète avec ces petites pépites, à l’instar par exemple du tandem Evelyne Brochu-Félix Dyotte.

Malgré tout, on savoure les phrases parfaites et le regard sensible de l’auteur-compositeur-interprète sur le monde, sa capacité à saisir l’éclat de l’or justement, et à décrire les lumières qui parfois s’éteignent, mais surtout qui s’allument.

« Ça te prend, ça te prend, te soulève/Ça te fait vivre fort/Toi qui errais sur la grève/Ça te prend, ça te prend, te relève/Toi qui ne voyais plus même en rêve/L’éclat de l’or. »

Chanson

L’éclat de l’or

Tristan Malavoy

Audiogram

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