Maison

Des maisons pour les fées

Anne Martineau a longtemps cru à la Fée des dents.

« Je ne croyais plus au père Noël, mais je n’avais pas compris que la Fée des dents était aussi un personnage... Je n’en revenais pas quand ma mère m’a dit ça ! »

Anne rit en me racontant l’anecdote. Elle l’avait oubliée. C’est ma question – « Il vous vient d’où, cet amour pour les fées ? » – qui a fait ressurgir le souvenir. Nous sommes assises dans son atelier, au deuxième étage d’une jolie maison du Plateau Mont-Royal. Posées près de mon interlocutrice, des poupées de feutre, des maisonnettes de bois et ce qui sera bientôt une station de métro pour créatures miniatures...

Un peu de magie

Je n’aime pas beaucoup novembre. Il fait tout le temps noir, j’ai la batterie à terre et les pieds froids. Il faut être faite forte pour me remonter le moral, ces jours-ci. Pourtant, Anne Martineau a réussi à le faire.

Je marchais dans l’avenue Laval quand j’ai aperçu une petite maison blanche nichée au creux d’un arbre. Elle était ceinte de fleurs et parée d’un impressionnant balcon. J’ai mentalement remercié la personne qui l’avait posée là, comme un écueil dans la banalité. J’ai pris une photo, puis je l’ai publiée sur Instagram.

Le lendemain, la personne derrière le compte @maisons_de_fees m’a écrit un message. Elle m’a appris que non seulement elle était la créatrice de la maison mais encore plusieurs autres demeures miniatures se cachaient à Montréal...

Ce qui nous amène donc dans l’atelier d’Anne Martineau, enseignante en design de mode au cégep Marie-Victorin, retraitée depuis l’été dernier.

La retraite devait rimer avec voyages. Évidemment, la pandémie a changé les plans. Pour passer le temps, Anne s’est mise à bricoler. Elle me montre un cadre, posé au mur, à l’intérieur duquel se cache un minuscule atelier de couture. Elle me parle des poupées qu’elle a appris à confectionner avec sa sœur, à distance.

Mais sa grande passion, elle l’a découverte en juillet dernier.

Elle a remarqué un arbre près de chez elle, avenue Laval. Il y avait un trou à sa base – parfait pour poser une petite porte et une boîte aux lettres. Dans son tronc, un orifice – de quoi installer un beau balcon ! Anne est rentrée chez elle, puis elle a construit sa première maison de fées.

« J’avais déjà vu des maisons miniatures, sur le web, se rappelle-t-elle. Cette idée était donc cachée quelque part dans ma mémoire... Je crois que les gens parlent généralement de maisons d’elfes, mais pour moi, c’était clairement une maison de fées.

– Et elles ressemblent à quoi, ces fées ?

– Ce sont des êtres bienveillants qui répandent de la magie et qui aident les autres. Je les imagine comme des petites dames assises au coin du feu qui prennent le thé ! »

Anne a l’œil brillant quand elle parle de ses muses. J’ai l’impression qu’elle les garde près d’elle depuis un moment. Je me trompe ? Elle me concède qu’enfant, elle adorait fabriquer des mondes miniatures.

Le jeu s’est perdu avec l’arrivée de la vie adulte, mais la retraite a permis à Anne d’y replonger.

Des fées qui font des petits

Quelques jours après la construction de sa première maison, Anne Martineau a trouvé un message dans sa boîte aux lettres miniature : « Merci, les fées ! Passez un bel été. » Puis, en marchant un peu plus loin, elle a aperçu une nouvelle demeure dans un arbre...

« Je capotais ! me confie-t-elle. Je n’en revenais pas que des gens aient remarqué la maison et même repris l’idée ! »

Se sachant utile, Anne a poursuivi sur sa lancée. Son parc immobilier compte maintenant neuf créations, chacune ayant nécessité entre quelques heures et quelques jours de travail. Il y a parfois des foyers qui s’enflamment, des lumières qui s’allument et des bibliothèques remplies de livres derrière les façades de bois conçues par l’artisane.

En fait, plus ça va, plus Anne crée des milieux dans lesquels on aimerait se réfugier.

« Dans les livres pour enfants, on représente des petites demeures chaleureuses. On voudrait habiter ces univers-là. C’est à eux que je pense quand je fabrique une maison. »

— Anne Martineau

D’ailleurs, ses créations attirent tant l’attention qu’une d’elles a été volée, la semaine dernière. Une de ses préférées. Anne trouve ça triste, évidemment. En même temps, que peut-elle y faire ?

Personnellement, ce qui me désole, c’est que la personne qui a commis le vol a par le fait même attaqué de front la mission de l’artisane...

Durant la pandémie, Anne s’est beaucoup baladée dans les ruelles de la métropole. Elle a été charmée par leur beauté, par la façon dont les résidants parvenaient à les habiter. Elle s’est dit que si de petites initiatives locales arrivaient à la rendre heureuse, elle saurait peut-être elle aussi égayer les passants.

Ses maisons de fées, c’est l’outil qu’Anne a trouvé pour habiter la ville. Elles appartiennent à tout le monde. Les voler, c’est priver des enfants de rêves et des vieux de sourires.

Un monde à construire

Quelle est la suite, Anne ?

Elle s’emballe aussitôt : « J’aimerais trouver des maisons de fées partout ! Je sais qu’il y en a déjà plusieurs à Toronto et à Ann Arbor, dans le Michigan. À Stockholm, il y a aussi un artiste visuel nommé Anonymouse qui crée des petites vitrines de commerces pour les souris. J’aimerais en fabriquer pour les fées ! »

En attendant, les fées de Montréal viennent d’obtenir leurs deux premières stations de métro. Le réseau « Féetropolitain » se déploie dans le parc La Fontaine. Pour l’instant, du moins...

« Je ne sais pas encore ce que je ferai avec tout ça, l’hiver prochain, me confie Anne. Est-ce que je retire les stations et les maisons pour les installer de nouveau au printemps ? Est-ce que je les laisse vivre malgré la neige ? Faudra voir. »

C’est le début d’une grande expérience.

Une expérience capable d’illuminer novembre.

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