Entretien avec Sam Aliassime

Un œil sur Félix, sans négliger la relève

Loin des yeux, près du cœur. Au moment où Félix Auger-Aliassime est sur le point de disputer sa première demi-finale dans un tournoi de tennis du Grand Chelem, ce vendredi, aux Internationaux des États-Unis, son père, Sam Aliassime, poursuit son travail de développement auprès des jeunes joueurs de la région de Québec.

Le paternel est un homme discret qui ne recherche pas les projecteurs. Il lui arrive souvent de visionner un match de son fils en différé parce qu’il doit diriger un entraînement ou assister à une compétition en compagnie des jeunes de l’académie qui porte son nom, au Club Avantage de Québec.

Il aurait pu, ces derniers jours, tout annuler pour mettre le cap sur Flushing Meadows, à New York, afin d’être témoin des exploits de son fils. « On verra », se limite-t-il à dire lorsqu’on lui demande s’il le fera dans le cas d’un passage en finale, dimanche.

« J’ai trop de respect pour les enfants que j’entraîne pour les laisser de côté, pour les abandonner afin de regarder un match à la télé. J’ai consacré beaucoup de temps à Félix, je lui en donne encore, mais je ne veux pas être égoïste. Il est bien entouré et il n’a pas besoin de moi pour jouer au niveau où il doit jouer, ma présence ne serait qu’émotionnelle », a-t-il dit au Soleil, jeudi, à la veille de l’affrontement entre le joueur québécois de 21 ans et le Russe Daniil Medvedev.

« Félix est capable de faire la part des choses. Oui, je suis un entraîneur, mais il est capable d’évoluer sans son père à ses côtés. »

— Sam Aliassime

N’en doutez pas, Sam Aliassime suit de près les performances de Félix. Il lui parle tous les jours, ou presque, notamment après avoir visionné un match, où il perçoit des détails qui peuvent échapper à ce dernier.

« Ce qui arrive à Félix, c’est extraordinaire pour lui et pour la famille. Avec tout le travail qui a été fait ces dernières années, ce n’est pas étonnant. Un plan a été mis en place, mais rien ne serait arrivé sans les efforts », rappelle-t-il à propos de l’une des raisons de sa présence dans le carré d’as des Internationaux des États-Unis.

Les garants de la continuité

À travers l’homme que Félix est devenu, il revoit l’enfant qu’il a été, toujours discipliné, tant sur le terrain qu’à l’extérieur, et motivé à l’idée de s’améliorer, le regard fixé sur l’objectif devant lui.

« Je donne souvent l’exemple du sac d’école : s’il est bien ordonné, c’est que le jeune est discipliné et qu’il [n’abandonnera pas] à la moindre embûche. Il est assez rare de voir un champion qui n’a pas cette discipline. J’ai accompagné Félix à un camp où se trouvait Rafael Nadal, il était très ordonné dans tout ce qu’il faisait, toujours bien mis, respectueux, etc. Tout était réglé au quart de tour, il n’y avait rien de broche à foin », raconte-t-il.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Toni Nadal, l’oncle du grand joueur espagnol, est maintenant l’entraîneur de Félix en compagnie de Frédéric Fontang. Ils partagent la même philosophie que Sam Aliassime a transmise à son fils et qu’il essaie d’inculquer à la relève.

« Félix est bien entouré, il a une très bonne équipe avec lui. Je les surnomme les garants de la continuité. Ils sont là pour les bonnes raisons. »

— Sam Aliassime

« Comme moi, ils ne sont pas à la recherche de visibilité, de gloire et d’argent. Ils le font par passion, sinon, ça ne fonctionnerait pas », précisait celui qui prépare d’ailleurs une conférence pour les jeunes et leurs parents, à l’automne, avec Fontang.

Car l’un de ses plaisirs dans la vie est de redonner au suivant. Félix en fait tout autant, impliqué notamment dans une œuvre humanitaire en Afrique et dans le développement des jeunes, ici.

« Il ne l’a jamais su à ce moment, mais nous n’avions pas beaucoup d’argent lorsqu’il avait 8 ou 9 ans. Je me suis toujours dit que le jour où nous pourrions le faire, on serait là pour aider les jeunes qui n’en ont pas les moyens. Félix est conscient de cela », explique celui qui remercie encore un sage comme Jacques Hérisset, ancien propriétaire de l’académie qu’il dirige maintenant et directeur de la défunte Coupe Banque Nationale de Québec, qui lui a permis de bien développer son fils et qui l’a invité à en faire autant avec d’autres jeunes.

Avant de penser à lui, il cherchera l’occasion pour permettre aux jeunes sous son aile de voir des professionnels à l’œuvre. Il l’a fait avec Félix, il le fera avec d’autres. « Tout part d’un rêve, après, il faut y croire, mettre une structure en place et travailler avec rigueur pour le réaliser, même si on sait qu’ils n’y arriveront pas tous. »

La patience

Sam Aliassime, on s’en doute, ne s’enflamme pas avec les succès de Félix, qui n’ont rien d’éphémère, pense-t-il.

« Ça prend de la patience. Félix n’est pas à la même place qu’il y a un an. À Roland-Garros, cet été, il a perdu en première ronde, mais il est resté calme. Félix a du talent, mais tout champion passe à travers des périodes creuses. Après une défaite, il faut savoir fermer le couvercle et avoir le goût de retourner sur le terrain pour s’améliorer. Félix le fait, il a du plaisir à pratiquer son sport. Le but n’est pas de remporter un tournoi, et pouf, après c’est fini, mais bien de rester longtemps à ce niveau. »

Et aussi de mordre dans la vie. Depuis deux semaines, à New York, Félix a assisté à un concert du Metropolitan Opera de New York, rencontré le maestro Yannick Nézet-Séguin et le joueur de hockey P.K. Subban, entre autres.

« Peu importe le jour, quand tu dois travailler, fais-le. Mais profite aussi de la vie. »

— Sam Aliassime

« Ce n’est pas parce qu’il a assisté à un spectacle musical à une heure raisonnable la veille de son match contre [Frances] Tiafoe, en début de semaine, qu’il n’allait pas être en mesure de bien performer le lendemain. Si tu restes toujours dans ta bulle, elle risque de péter », illustre le paternel.

Ses yeux d’entraîneur voient un athlète qui joue pour ne pas avoir de regret, comme il l’a appris dans sa jeunesse à L’Ancienne-Lorette et au Centre national, à Montréal.

« Il frappe chaque coup à 100 %, il attaque chaque balle pour qu’elle ne revienne pas. »

À l’évidence, le plan fonctionne. L’idée a toujours été de construire une bonne base.

« Elle doit juste être assez solide, peu importe qu’on y ajoute un étage, deux ou trente », illustre Sam Aliassime, sans chercher à s’imaginer la hauteur qu’atteindra Félix au classement mondial.

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