Le mot qui divise

Entrevue avec Michel Bissonnette, vice-président principal de Radio-Canada, sur les tensions entre les services anglais et français de la société d’État

Mario Girard : Au cours des derniers mois, l’affaire du mot commençant par un N et la décision du CRTC qui a suivi ont fait couler beaucoup d’encre. Comment avez-vous vécu cela ?

Michel Bissonnette : J’ai senti que c’était quelque chose qui pouvait être vécu différemment entre les anglophones au Canada et les francophones du Québec. Il y a une différence universitaire. Les universités anglophones interdisent toute utilisation du mot, tandis que les nôtres le permettent s’il est mis dans un contexte. S’il y a des mots qui deviennent tabous, est-ce que des sujets vont devenir tabous ?

M.G. : Ça vous inquiète ?

M.B. : Je pense que nous avons la maturité pour tout couvrir, donc ça ne m’inquiète pas. Ce qui m’a marqué, c’est à quel point il y a eu un consensus dans les médias québécois.

M.G. : Est-ce que cette affaire a été accompagnée d’une méconnaissance de la réalité québécoise, selon vous ?

M.B. : Je crois qu’il y a des gens du côté de Radio-Canada qui ont mal accepté qu’on ait utilisé le mot. Mais il y a une perception du côté de la CBC qu’on l’utilise tout le temps alors qu’on l’a utilisé une fois, en août 2020, et une autre fois quand on a reçu Dany Laferrière […] Comme Patrice Roy a déjà dit, on applique ce jugement tous les jours dans notre couverture.

M.G. : La scission qu’a créée cette affaire s’est fait sentir partout. Parmi les employés francophones et anglophones, au sein de la haute direction et même au sein du conseil d’administration. Tout le monde a son point de vue là-dessus.

M.B. : Oui, mais inévitablement, quand tu es une grande organisation comme CBC/Radio-Canada, tu dois faire des compromis. Il y a des points de vue différents qui ont été exprimés, mais tout le monde s’est rallié au comité de direction et au conseil d’administration pour avoir un consensus lors de notre réponse du 13 juillet au CRTC. Je suis très à l’aise avec notre position éditoriale.

M.G. : Est-ce que le libellé de cette réponse a été difficile à formuler ?

M.B. : Il faut savoir qu’un chameau est un cheval qui est défini par un comité. C’est certain qu’on a enlevé un mot et qu’on en a ajouté un autre. Mais ça n’a pas été si compliqué que ça. Catherine [Tait], la présidente-directrice générale, a été d’un leadership incroyable dans tout ça. Ça prenait une voie de passage pour réussir à s’en sortir. Et ç’a été le compromis auquel tout le monde a souscrit.

M.G. : Vous faites référence à la décision de porter le jugement en appel. On a appris que la Cour d’appel fédérale avait accepté d’entendre la cause. Des sources me disent que cette obtention est attribuable aux francophones de la direction de CBC/Radio-Canada. C’est vrai ?

M.B. : Oui !

M.G. : Êtes-vous le leader de ce mouvement ?

M.B. : Il y avait une vague de fond qui était unanime (lettres d’anciens de Radio-Canada et lettre signée par une cinquantaine d’employés). Quand le premier ministre François Legault a déclaré que c’était au CRTC de s’excuser et non pas à nous, on a senti que quelque chose bougeait ici. Tout cela pour dire que la pression est en effet venue du service français de Radio-Canada.

M.G. : Qu’est-ce que la décision de la Cour d’appel pourrait changer ?

M.B. : Ça pourrait créer une limite pour les prochaines décisions du CRTC. Cela dit, on ne va pas en processus d’appel parce que le CRTC nous a interdit d’utiliser le mot. On a interjeté appel parce que le CRTC a commencé à se mêler de notre programmation et que ça ne le regarde pas.

M.G. : Est-ce que cela est mal interprété par les anglophones de la CBC qui pourraient croire que vous vous battez pour obtenir le droit de dire ce que vous voulez ?

M.B. : Pas par ceux qui sont bien informés. Les gens qui dirigent la salle de nouvelles de la CBC sont d’une grande intelligence. Mais je pense qu’il y a d’autres personnes qui perçoivent ça.

M.G. : Parmi les 50 employés qui ont signé la lettre, on trouve plusieurs têtes fortes. Est-ce qu’il y a eu des discussions qui vous ont aidé à voir plus clair dans tout cela ?

M.B. : Quand tu décides de te joindre à une institution comme Radio-Canada, tu as le mandat de défendre l’importance d’un diffuseur public et l’indépendance de la salle des nouvelles. C’est fondamental. C’est ce qui fait la différence entre une télévision publique et une télévision d’État. C’est aussi un rôle où tu dois défendre la diversité. Je crois que j’ai gagné au cours des dernières années une crédibilité aux yeux du monde. Ils savent qu’ils ont un bon ambassadeur pour défendre les principes chers à Radio-Canada.

M.G. : Je parle régulièrement à des employés de Radio-Canada et plusieurs trouvent qu’il y a à Toronto une véritable obsession de la diversité. Et puis, il y a cette idée qui voudrait qu’on permette aux journalistes issus des minorités culturelles de bénéficier d’assouplissement des normes journalistiques.

M.B. : Je tiens à dire que les normes ne sont pas appelées à changer. Elles demeurent nos normes et on a les mêmes du côté de la CBC et de Radio-Canada. On peut les interpréter différemment. CBC pourrait décider de ne pas publier la photo d’un tueur et nous pourrions décider de la publier.

M.G. : On m’a rapporté qu’il a été question de cette idée au cours d’une réunion de la haute direction. Encore une fois, la position des francophones a été très différente. On refuse de permettre à un journaliste issu d’une minorité d’émettre un point de vue personnel dans son reportage.

M.B. : Il faut être objectif dans un reportage !

M.G. : Vous allez toujours défendre ça ?

M.B. : Il le faut, sinon ce n’est plus du journalisme, c’est de la chronique.

M.G. : Mais si la PDG vous l’impose ?

M.B. : La salle de rédaction est indépendante.

M.G. : Donc, il n’y a pas de danger à l’horizon pour vous ?

M.B. : Non ! L’équipe de direction autour de Luce [Julien] est solide. Ce ne sont pas des juniors qui sont en train d’apprendre le métier de journaliste.

M.G. : Si cette tendance se dessinait au Canada anglais, résisteriez-vous à cela ?

M.B. : Quand est arrivée la mort de George Floyd, il y a des journalistes racisés de Toronto qui voulaient qu’on assouplisse les normes et pratiques journalistiques. Personnellement, si un journaliste écrit un article pour dire comment c’est d’être la mère d’un jeune enfant noir et comment ça se passe pour elle, c’est un témoignage. Je vis bien avec ça. Mais si tu vas couvrir un évènement, tu ne peux pas avoir un biais.

M.G. : Comment est votre relation avec Catherine Tait ? Bonne ?

M.B. : Oui ! On vient tous les deux du monde de la production. On parle le même langage.

M.G : Quand son bureau a rapporté des propos voulant que « la conversation sur le racisme ne [soit] pas aussi avancée au Québec », est-ce que cela vous a fait bondir ?

M.B. : Non, car il y a un contexte à cela […] Sincèrement, Catherine Tait a beaucoup de respect pour notre travail. Radio-Canada va très bien. On est en croissance sur toutes les plateformes.

M.G. : Si vous appreniez qu’un journaliste est en train de préparer un documentaire sur le livre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique, que feriez-vous ?

M.B. : Si la direction de l’information juge que c’est un projet pertinent, elle aurait toute la latitude pour le faire. Si je m’ingérais dans les décisions de l’information, je ne serais pas à ma place.

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