Analyse

Le mois de toutes les colères

Québec — « Avril sera le mois de tous les dangers », a prévenu mardi, en point de presse, le premier ministre François Legault. Et de toutes les colères aussi, a-t-il laissé entendre mercredi après-midi, lors de la réunion du Conseil des ministres. « Les semaines à venir seront exigeantes », a-t-il dit, invitant les troupes à rester calmes même si l’impatience de la population est devenue palpable.

Car les prochaines semaines seront peut-être les plus difficiles depuis le début du mandat du gouvernement Legault. La population est visiblement exaspérée par les contraintes qu’on lui impose à cause de la pandémie. Cela se perçoit nettement dans les commentaires dans les médias et sur les réseaux sociaux. On pourrait ajouter que même dans les réponses publiques de François Legault, on sentait mardi une irascibilité inconnue jusqu’ici.

Du côté des directeurs régionaux de santé publique, c’était une pause bienvenue. Chaque mercredi, la réunion Teams de la fin d’après-midi porte, systématiquement, sur les progrès de la campagne de vaccination – on évite les questions plus litigieuses des mesures destinées à endiguer la pandémie.

Deux semaines, deux tours de vis supplémentaires, deux reculs sur autant de gestes de déconfinement annoncés en mars par François Legault. Au sein des directions régionales de santé publique, pas de rébellion, mais une remarque en coulisses : « On l’avait bien dit ! » La fatigue commence à se faire sentir, tout comme l’impatience devant les décisions de Québec qui sont imposées, comme des bulles pontificales, sans discussion, lors des rencontres virtuelles dirigées par les Drs Horacio Arruda, Eric Litvak et Richard Massé.

L’Institut national de santé publique présente souvent son bilan aux décideurs au cours du week-end. Quand les directeurs régionaux sont mis dans le coup en début de semaine, les décisions sont déjà prises.

Il n’est pas rare que, dans ces réunions, le Dr Arruda demande aux représentants des régions si des éclosions ont été constatées dans telle ou telle situation. Ils comprennent le lendemain qu’il voulait trouver des exemples pour appuyer une décision qu’il comptait annoncer. Le Dr Arruda ne gagnerait pas de concours de popularité auprès des représentants de la Santé publique en région. Mais François Legault, lui, conserve leur totale confiance.

Un exemple ? La décision de permettre les rassemblements jusqu’à 250 personnes dans les lieux de culte est venue de nulle part. Personne à la Santé publique ne revendiquait cette ouverture, la chose a été entendue entre le directeur national, Horacio Arruda, et la Table interreligieuse de concertation, une instance plutôt informelle de représentants de différentes confessions.

François Legault était d’accord. Obsédé par la « cohérence », il se demandait comment permettre aux théâtres d’accueillir 250 personnes sans accorder la même latitude aux églises. D’autant que l’on craignait d’irriter un électorat plus âgé en région, jusqu’ici supporteur indéfectible de la CAQ. Les directeurs régionaux avaient plaidé que les offices religieux sont l’occasion de contacts plus étroits entre les fidèles avant et après les cérémonies. Au niveau national, les experts étaient d’accord, et même l’entourage du premier ministre était contre l’idée de mettre la barre à 250 participants. Rien n’y fit. Peut-être le Dr Arruda voulait-il laisser passer la période pascale. Québec a reculé mardi, réduisant la limite à 100 personnes en zone orange, et de nouveau à 25 personnes en zone rouge.

Un autre exemple ? La fermeture des gyms. Depuis des semaines, plusieurs régions, dont la Capitale-Nationale, Chaudière-Appalaches et le Bas-Saint-Laurent, suggéraient qu’on les mette sous cadenas.

Un peu comme pour les karaokés en août 2020, il a fallu un dérapage manifeste pour que le gouvernement agisse finalement. Le Méga Fitness Gym de la Vieille Capitale et son propriétaire, Dan Marino, auront été à la source de plus de 400 infections directes ou indirectes.

En coulisses, les directeurs régionaux confient aussi que ce n’est pas eux qui réclamaient la fermeture des salles à manger dans les restaurants en zone rouge. De l’avis général, les rencontres limitées dans des lieux publics donnent moins lieu à des contacts risqués que les soupers entre amis à la maison. L’automne dernier, François Legault avait reconnu publiquement qu’il avait pris sur lui, pour des raisons de cohérence, la décision de fermer les restaurants, même si ce n’était pas préconisé par les directeurs régionaux. C’est toujours le cas six mois plus tard.

Préoccupé à juste titre par les conséquences de la pandémie sur les jeunes, François Legault a décidé en mars de lever l’alternance pour les élèves de troisième, quatrième et cinquième secondaire. Mais à l’évidence, les écoles étaient devenues des lieux d’éclosion. L’ouverture décrétée n’aura finalement duré que huit jours ouvrables en zone rouge. Depuis l’apparition des variants, les écoles sont perçues comme des milieux d’éclosion, explique-t-on par ailleurs.

Les directeurs régionaux n’étalent pas souvent leurs différends avec Québec. Sylvain Leduc, du Bas-Saint-Laurent, a décidé unilatéralement de fermer des écoles il y a deux semaines. Mercredi, c’est le DYv Bonnier Viger, de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, qui révélait que « depuis des semaines », les régions situées en zone jaune réclament à Québec des contrôles routiers pour freiner les visiteurs des zones rouge et orange. Elles ont eu gain de cause, relevait-il publiquement, satisfait. Les contrôles policiers seront aléatoires, mais l’expérience démontre que même sans barrages, les deux tiers des gens respectent spontanément des directives claires, expliquait-il.

Devant ces critiques, à Québec, on explique que la table des directeurs régionaux n’arrive jamais à former un consensus clair.

En janvier, ils étaient arrivés à un consensus pour permettre les activités physiques, ils s’étaient même sondés et avaient mis les conclusions sur papier. Or, à la réunion suivante, ce consensus s’était envolé, la situation avait changé et la prudence redevenait, selon eux, de rigueur. En plus, ils étaient froissés quand ils ont appris qu’ils ne seraient pas responsables de l’opération de vaccination sur leur territoire. À Québec, on est encore convaincu que la centralisation des décisions nous a, collectivement, sauvés de la pagaille.

Les directeurs régionaux soutenaient l’automne dernier que c’était une erreur de considérer les régions comme un fromage gruyère, en délimitant des sous-régions, avec des contraintes différentes. La semaine dernière, Québec revenait au gruyère, scindait les régions en rouge et rouge foncé, avec l’assentiment des mêmes directeurs régionaux. « On peut changer d’idée… Même M. Legault l’a dit ! », répliquera, amusé, l’un d’eux.

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