Magasiner sa région

L’avez-vous déjà ressenti, cet appel de la nature, d’une vie différente loin des grands centres ? En 2020-2021, les migrations interrégionales se sont accentuées au Québec, au détriment de certaines villes, dont Montréal, Laval et Gatineau. De nombreux citadins sont déménagés en région. Comment ont-ils choisi leur terre d’accueil ? La Presse s’est posé la question.

Bromont — En ce doux matin d’avril, le Pittstop de Bromont est particulièrement animé. L’endroit, mi-boutique de vélo, mi-café, accueille une dizaine de jeunes entrepreneurs avec un point en commun : ils songent tous à s’établir dans la région de Brome-Missisquoi.

Installés en cercle dans la salle à manger, les participants présentent brièvement leur projet à tour de rôle. Parmi eux, Alexis Carignan et Camille Bérard cherchent une terre où faire pousser une forêt nourricière d’arbres fruitiers. Andréa Normandin veut discuter de sa plateforme web avec des ostéopathes et des massothérapeutes. Natasha Canin a deux projets, dont celui d’ouvrir une buvette dans un lieu patrimonial pour y servir du cidre québécois. Elle aimerait trouver une chapelle désacralisée où s’installer.

« Qu’est-ce que tu viens chercher aujourd’hui ? », demande David Gobeille-Kaufman à un participant qui s’embrouille dans sa présentation. Cofondateur de l’organisme à but non lucratif Mangrove, l’entrepreneur accompagne le groupe toute la journée pour amener chacun d’entre eux à tirer le maximum des rencontres qu’il fera lors de ce séjour exploratoire organisé par l’initiative Forces fraîches, l’organisme Place aux jeunes en région et la MRC de Brome-Missisquoi.

Le menu est chargé : cinq arrêts dans différentes villes de la région pour faire la connaissance d’une vingtaine d’acteurs socio-économiques susceptibles d’aider les participants à concrétiser leurs rêves.

En se promenant en autobus de Bromont à Bedford en passant par Cowansville et Dunham, les participants ont aussi l’occasion de découvrir la beauté des paysages.

« Ça fait longtemps que je veux déménager en région, explique à La Presse Andréa Normandin, lors d’une randonnée au mont Oak, deuxième arrêt de la journée. J’ai habité dans l’Ouest canadien. Quand je suis revenue au Québec, c’était sûr que je ne revenais pas en ville. […] J’avais le goût de revivre cette expérience d’être proche de la nature dans une petite communauté. »

Depuis plus d’un an, elle cherche la municipalité qui comblera le mieux ce besoin… en testant différents endroits. Elle a vécu quelques mois à Sutton et réside aujourd’hui temporairement chez un couple d’amis à Austin, près de Magog. « Trop de choix, c’est pire que pas assez », analyse-t-elle, en remarquant qu’avec le télétravail, il est dorénavant possible d’habiter n’importe où, ou presque, au Québec.

Dans le groupe, Andréa Normandin n’est pas la seule à « magasiner » sa région. Alexis Carignan et sa conjointe Camille Bérard hésitent entre différentes MRC en Estrie, alors que Natasha Canin cherche depuis deux ans une chapelle dans une communauté dynamique.

Immersion

Les séjours exploratoires offerts aux gens de 18 à 35 ans par Place aux jeunes en région partout en province existent justement pour permettre aux participants de s’imprégner des endroits où ils pourraient vivre. « On est là pour les accompagner, répondre à leurs questions, les mettre en lien avec des gens de la place. On est vraiment des facilitateurs », explique Léonie Gamache, agente de Place aux jeunes en région dans Brome-Missisquoi, dont le rôle de soutien se poursuit même après le déménagement.

Aujourd’hui, le séjour est toutefois un peu différent. Il est centré sur l’entrepreneuriat grâce à la collaboration de Forces fraîches, initiative propulsée notamment par Mangrove qui soutient les entrepreneurs de tous âges souhaitant s’établir dans l’une des régions du Québec.

« Ce qui est intéressant en ce moment, c’est qu’il y a plein de personnes […] qui veulent partir des villes vers les régions. Mais si elles ne sont pas conscientes des réalités locales, l’intégration risque d’être difficile. »

— David Gobeille-Kaufman, de Forces fraîches

Des journées comme celle organisée dans Brome-Missisquoi permettent un meilleur arrimage entre les entrepreneurs et leur terre d’accueil, selon lui.

En territoire connu… ou non

Avant de s’établir dans une région, les néoruraux la connaissent-ils bien ? « Pas nécessairement », répond Laurie Guimond, professeure au département de géographie de l’UQAM. « Il y a des gens qui vont tomber sous le charme d’une maison, par exemple. Elle pourrait être localisée à Saint-Lin–Laurentides ou à Tingwick, ça n’aurait pas d’importance. […] Mais ce ne sont pas les plus nombreux. Souvent, c’est un projet un peu plus mûri », explique-t-elle.

Parmi les nouveaux habitants des régions, il y a « les villégiateurs qui transforment leur résidence secondaire en résidence principale », indique la professeure. « Ça peut aussi être des touristes. »

C’est le cas de nombreux Bromontois, soutient Marie Allaire, directrice au développement touristique pour la municipalité. Des adeptes de ski ou de vélo qui décident de s’établir à Bromont, elle en rencontre tous les jours. « Ce qui les amène ici en premier, ce sont les activités touristiques. C’est aussi ce qui les retient par la suite », dit-elle.

Gaspésie, région coup de cœur

Plus à l’est, ce constat s’observe aussi. Avec ses plages et ses montagnes, la Gaspésie fait rêver. De juillet 2020 à juillet 2021, près de 3000 personnes ont choisi de faire de ce territoire leur réalité. Depuis cinq ans, la région enregistre d’ailleurs un solde migratoire positif chaque année, indiquent les données de l’Institut de la statistique du Québec.

L’équipe de Vivre en Gaspésie, une stratégie régionale qui a pour mandat d’attirer et d’intégrer de nouveaux habitants, reçoit chaque jour des courriels de personnes qui souhaitent s’établir dans la région. « La grande majorité des gens qui entrent en contact avec nous commencent leur message par : “J’ai eu un coup de cœur” », raconte Danik O’Connor, directeur de Vivre en Gaspésie.

Un coup de cœur pour une municipalité précise ? Non. Pour la Gaspésie dans son ensemble, dans environ 90 % des cas.

Véronique Simard-Bouvier et son conjoint Ian Bruneau font partie du lot. « On est tombés en amour carrément avec la région », raconte celle qui y habite depuis un an.

Lorsqu’ils ont pris la décision de quitter la Rive-Sud de Montréal, ils savaient qu’ils souhaitaient vivre en Gaspésie, mais ils ne savaient pas où.

« La Gaspésie, c’est grand. On a cinq MRC. Les gens ne les connaissent pas nécessairement », souligne Danik O’Connor.

Son équipe est habituée de guider les néoruraux potentiels. « On a une série de questions à leur poser pour avoir un portrait de leur situation. Quel âge ont-ils ? En famille ou pas ? Quels sont leurs intérêts dans la vie ? Quelle est leur expérience de travail ? », énumère-t-il.

« À partir du moment où il y a un territoire défini, on les met en contact avec les personnes sur le terrain : Place aux jeunes en région ou les services d’accueil des nouveaux arrivants. En Gaspésie, il y a une quinzaine de personnes qui travaillent à l’accompagnement à temps plein. […] C’est très précieux. Elles vont jusqu’à les aider à trouver des maisons, des garderies », explique Danik O’Connor.

Quel élément pèse le plus dans la balance quand vient le temps de choisir une municipalité ? « Encore aujourd’hui, l’emploi est souvent un facteur important pour savoir où se diriger », répond-il.

Le travail est d’ailleurs ce qui a incité Véronique Simard-Bouvier et Ian Bruneau à s’installer à Cap-Chat. Le couple cherchait un terrain de camping à vendre, sur le bord de l’eau, quelque part en Gaspésie. Ils sont depuis mai 2021 les propriétaires du camping Au bord de la mer.

De retour en ville

Quelques semaines après le séjour exploratoire à Bromont, La Presse a pris des nouvelles de certains participants. Ont-ils opté pour cette région comme terre d’accueil ? Pas encore. Ils ont toutefois bien aimé leur expérience. « Ça nous a confirmé l’intérêt local envers notre projet », s’est réjoui Alexis Carignan.

Le grand défi des néoruraux

Que ce soit en Estrie, en Gaspésie ou ailleurs au Québec, le défi principal auquel se heurtent les néoruraux est le même : l’accès au logement. Par exemple, dans la région de Brome-Missisquoi, le manque de disponibilité et de diversité des habitations est un frein. « Il y en a qui veulent venir vivre ici, mais qui ne veulent pas habiter dans un quatre et demi à Cowansville. Ils ne sont pas venus vivre en région pour ça. […] Ils veulent un peu de terre », explique Léonie Gamache, agente de Place aux jeunes en région. Entre l’appartement dans les petites villes de la MRC de Brome-Missisquoi ou la maison unifamiliale en campagne, il y a peu de choix, indique-t-elle. En 2021, 150 personnes suivies par l’organisme n’ont pas réussi à concrétiser leur projet d’établissement dans l’une des régions du Québec en raison du manque de logements.

100

Nombre d’agents de Place aux jeunes en région répartis partout au Québec

1500

Nombre de personnes qui déménagent chaque année grâce aux services de Place aux jeunes en région

1,5 %

Taux moyen d’inoccupation dans les communautés rurales du Québec. Le seuil d’équilibre est de 3 %.

Source : Société canadienne d’hypothèques et de logement

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