J’accuse… moi non plus

Le débat houleux entourant les dénonciations de violence sexuelle a au moins un aspect positif. Il démontre qu’il manque un outil important dans le coffre des victimes : la justice réparatrice.

L’idée n’est pas de mettre au rancart la justice traditionnelle ou le mouvement #moiaussi, bien au contraire. Chacun a son utilité.

Depuis cinq ans, la vague de dénonciations #moiaussi a fait ressortir la crise de confiance des victimes envers le système judiciaire traditionnel, ce qui a débouché sur des améliorations rapides et concrètes.

Le mouvement a également permis de libérer la parole des femmes, de dénoncer la culture du silence entourant les agressions sexuelles et d’imposer des changements collectifs.

Bref, les dénonciations publiques ont frappé dans le mille. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute.

Et les enquêtes journalistiques qui ont accompagné le mouvement #moiaussi ont aussi accompli un travail essentiel. Les médias traditionnels ont joué pleinement leur rôle de vecteur de changement social, ce que les tribunaux n’auraient jamais pu accomplir seuls.

Que ce soit dans le milieu culturel, sur le marché du travail ou dans les fédérations sportives, il y avait un abcès à crever. Personne ne peut le nier. Et le travail n’est pas terminé.

Cette semaine, le reportage sur l’humoriste Julien Lacroix publié par notre collègue Isabelle Hachey en collaboration avec Marie-Ève Tremblay du 98,5 FM a démontré que certaines victimes — mais pas toutes — qui avaient dénoncé leur agresseur sur la place publique ne voient plus la situation du même œil.

Lisez le reportage « L’affaire Julien Lacroix, deux ans plus tard : des cicatrices et des regrets »

Certains y ont vu le ressac de la vague #moiaussi.

Nous avons une tout autre lecture.

Il faut savoir que l’ambivalence est un phénomène très répandu chez les victimes de violence sexuelle. Au fur et à mesure que le temps passe, il n’est pas rare qu’elles changent de posture face à leur agresseur, même si les gestes commis demeurent les mêmes. Après tout, la majorité des agresseurs sont des proches — conjoint, ami, membre de la famille —, ce qui fait que les victimes restent sensibles à leur sort.

En fait, la violence sexuelle s’inscrit souvent à l’intérieur de rapports humains complexes qui imposent des nuances. Or, le système de justice criminelle travaille très mal avec ces nuances qui peuvent vite soulever des doutes et faire dérailler la cause.

Mais au-delà d’un verdict de culpabilité, la victime recherche souvent la possibilité de s’exprimer et d’obtenir des excuses de la part de son agresseur, tout en évitant que la même chose arrive à d’autres. Au-delà de la criminalisation de l’acte, elle veut être entendue, reconnue, validée.

C’est ici que la justice réparatrice entre en jeu, en répondant à un besoin réel de la part des victimes qui recherchent un dialogue.

L’objectif est de mettre en commun victime et agresseur, dans la mesure où celui-ci reconnaît au préalable la responsabilité du geste commis. Le dialogue permet d’exposer les conséquences du geste et de cheminer vers une réparation.

La demande est en croissance : le réseau Équijustice, qui compte 23 antennes à travers la province, a reçu 200 demandes pour des cas de violence sexuelle depuis 2016, dont plus de la moitié au cours des deux dernières années.

Le Québec a été un pionnier en matière de justice réparatrice pour les jeunes contrevenants, qui y ont accès depuis les années 1980. Malheureusement, le recours à la justice réparatrice accuse du retard chez les adultes, par rapport aux autres provinces.

Qu’attend-on pour en faire la promotion auprès des policiers, intervenants sociaux et acteurs du milieu juridique ?

Qu’attend-on, surtout, pour l’intégrer aux tribunaux spécialisés en matière de violence sexuelle et de violence conjugale que Québec a eu le mérite de créer pour donner suite au rapport Rebâtir la confiance ?

Justement, le comité d’experts qui a rédigé ce rapport ouvrait la porte à la justice réparatrice. Dans sa recommandation 147, il demandait d’évaluer les programmes offerts « pour s’assurer qu’ils tiennent compte des spécificités de ces formes de criminalité, qu’ils assurent la sécurité des personnes victimes et qu’ils répondent à leurs besoins ».

Il faut pousser la réflexion plus loin.

Bien des victimes de violence sexuelle préfèrent que le crime qui touche leur intimité soit reconnu dans le cadre d’un processus de justice réparatrice, même si cela pose des défis puisque les excuses de l’agresseur peuvent ensuite être utilisées comme un aveu au criminel.

Il faut trouver des solutions à ces défis.

Encore aujourd’hui, une minorité d’agressions sexuelles sont dénoncées à la police. Si on ne veut pas que les victimes se tournent vers les réseaux sociaux pour se faire justice, il faut leur offrir une approche alternative. La justice réparatrice peut répondre à leurs aspirations, dans la mesure où elle ne devient pas une justice au rabais pour les agresseurs.

Et il vaut mieux que cette justice réparatrice se fasse de manière encadrée, avec l’appui de spécialistes, plutôt que sur un banc de parc, seule avec l’agresseur.

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