Entrevue avec Félix Auger-Aliassime

Un garçon pas comme les autres

Melbourne, Rotterdam, Paris, Rome. À 21 ans, Félix Auger-Aliassime brille aux quatre coins du monde. Un monde qu’il est en train de conquérir, à sa façon.

Il faisait très chaud, mardi, sur le bouillant court central du stade IGA. Comme c’est l’habitude lorsque juillet et août s’embrassent. Sur le terrain, entouré de gradins vides, Auger-Aliassime répétait sans relâche ses services. Premier, deuxième, sortant, au corps. C’est lui qui le dit, il fait désormais partie des meilleurs serveurs du circuit. Le voir en pleine action, sous le regard attentif de son entraîneur Frédéric Fontang, permet de saisir tout le travail consacré à la réussite d’un mouvement répété une centaine de fois par match. Une phase du jeu dans laquelle le Québécois s’est grandement amélioré, notamment grâce à son lancer de balle qui, dit-il, est plus stable, à son bras plus relâché et à un meilleur équilibre.

Après son entraînement, le grand gaillard s’est déposé dans la salle d’accueil du stade pour discuter. Chandail blanc de son commanditaire Adidas, short noir et chaussettes blanches, le tennisman était frais comme une rose, malgré l’entraînement qu’il venait tout juste de terminer.

La discussion a rapidement dévié de la trajectoire purement tennistique. Si sa vie est constamment orientée vers le tennis, Félix Auger-Aliassime est surtout un jeune homme de 21 ans, qui est à une étape charnière de sa vie. Un jeune homme qui a une compagne depuis trois ans, qui a une sœur dont il est très proche et qui veut continuer à rire avec ses amis d’enfance. En revanche, il a choisi une vie qui l’amène à parcourir le monde de capitale en capitale et qui lui a fait gagner un peu plus de 2 millions de dollars depuis janvier. FAA est simplement un garçon qui veut faire son possible pour réaliser l’impossible.

« Je ne peux pas me plaindre, je ne peux pas demander mieux. Je vis mon rêve. »

— Félix Auger-Aliassime

Le joueur de tennis n’est pas du genre à parler à la première personne du singulier. S’il connaît autant de succès aujourd’hui, c’est parce que sa vie est « bonne et équilibrée ». Ce succès passe grandement par les personnes qui l’entourent, car s’il veut devenir le meilleur joueur de tennis au monde, il veut aussi, et surtout, l’emporter au jeu de la vie. « Avec tout ce qui se passe dans le monde de nos jours, quand les gens près de toi vont bien et que tu as de bonnes relations, tu ne peux pas demander mieux. »

Gagner sa place

Le Montréalais qui a grandi dans l’arrondissement de L’Ancienne-Lorette, à Québec, est un privilégié qui a gagné sa place à chacune des étapes.

En janvier, il a eu balle de match en quarts de finale des Internationaux d’Australie contre Daniil Medvedev dans ce qui est probablement la meilleure partie qu’il a jouée depuis le début de sa jeune carrière, même s’il s’est incliné en cinq manches. À Rome, il a poussé à bout Novak Djokovic, gagnant du tournoi, en deux manches serrées (7-5 et 7-6). Puis, à Roland-Garros, il est venu à quelques points d’éliminer Rafael Nadal, le plus grand champion de l’histoire sur terre battue. Le Québécois aura été sa plus féroce opposition de la quinzaine.

« Cette année, je suis devenu un joueur beaucoup plus mature, qui se sent bien dans ses chaussures et qui se sent à sa place. C’est une grosse différence », a-t-il lancé, avec un ton posé.

Cette différence lui a aussi permis de forger l’idée qu’il mérite d’être dans le top 10 et que dorénavant, il est capable de battre n’importe quel joueur sur le circuit.

C’est ainsi qu’il est parvenu à accomplir ses objectifs. Avant que la saison commence, la veille du jour de l’An, Auger-Aliassime nous avait confié qu’il avait deux objectifs précis pour 2022 : gagner un titre et consolider sa place dans le top 10. Le premier a été réalisé en février lorsqu’il a battu aisément Stéfanos Tsitsipás en finale du tournoi de Rotterdam. Le deuxième se concrétise chaque jour grâce à des performances de plus en plus constantes. Il peut même espérer participer aux Finales de l’ATP, qui regroupent les huit meilleurs joueurs au monde à la fin de la saison. Déjà, le Québécois ne craint pas de parler d’une saison réussie.

« Je veux surtout avoir cette sensation d’être sur le terrain et d’avoir une idée de ce que je peux faire et de mieux l’exécuter. C’est un peu ça, la quête », explique-t-il.

« Ça reste que c’est un sport d’exécution et qu’on n’exécute pas toujours comme on veut. Mais si je le fais de manière récurrente et avec précision, je vais être content. »

En plus d’avoir un talent naturel et une technique sans faille qui lui a été enseignée à l’Académie de son père et au Centre national de haute performance, Auger-Aliassime doit une grande part de son succès à l’analyse. Il est un grand étudiant du jeu. « J’essaie de comprendre pourquoi je joue bien et ce qui me fait gagner. »

Selon lui, il y aura très peu de différences dans sa manière de jouer au cours des prochaines années. Une évolution, très certainement, mais très peu de changements. Si sa manière de jouer l’a propulsé dans le top 10 mondial, il n’a pas de raison de vouloir changer une formule gagnante. Il lui suffira de trouver des solutions. Que ce soit avec des coups plus précis, de meilleurs choix, une meilleure exécution et une meilleure stabilité, a-t-il confié.

Une chance en or

Jamais dans son histoire l’Omnium Banque Nationale de Montréal n’a accueilli un joueur québécois aussi bien classé. Dans ce contexte, Félix Auger-Aliassime ne ressent pas plus de pression. Il ressent une pression différente. Après tout, il pourrait devenir le premier champion québécois de l’ère moderne.

La dernière fois qu’il a été de passage au stade IGA, c’était en 2019. À l’époque, il était en pleine ascension et, du haut de ses 18 ans, il avoue a posteriori avoir été impressionné par l’évènement, en raison de tout ce que ça impliquait. En revanche, son approche pour l’édition 2022 est complètement différente.

« Aujourd’hui, je me sens plus dans ma cour, un peu plus à l’aise. Je sens que je peux arriver dans n’importe quel stade du monde et je me sens à ma place et mieux outillé. »

— Félix Auger-Aliassime

La clé pour lui est d’être le plus relâché et détendu possible. D’une part, parce que c’est dans ces conditions qu’il est au sommet de sa forme. D’autre part, parce que c’est comme ça qu’il a le plus de plaisir.

Dans un sport où tout est calculé au quart de pouce et dans lequel chaque décision doit être prise en une fraction de seconde, Auger-Aliassime reconnaît qu’il gagne à être parfois plus détaché. Entre l’exécution, le contrôle et la précision, avoir du plaisir est sans doute la clé du succès et le Québécois n’a jamais trop de mal à la trouver. « Cette dose de relâchement me permet d’être plus instinctif, de prendre des risques, de tenter des choses et d’être moi-même. »

Une vie rêvée

Félix Auger-Aliassime a le privilège de se lever chaque matin en réalisant son rêve. La plupart de ses contemporains de 21 ans sont au cégep ou à l’université et occupent des boulots à temps partiel pour espérer joindre les deux bouts.

« J’en suis conscient, parce que j’ai une sœur qui est dans ma tranche d’âge, j’ai des amis, j’ai ma copine, qui sont à un stade de leur vie de remise en question qui est très normale, où ils cherchent à savoir ce qu’ils veulent faire de leur vie. »

« Donc c’est important de toujours garder cette perspective et de me dire que je suis chanceux d’avoir trouvé ma passion, ma voie, et que ça ait marché. »

— Félix Auger-Aliassime

Cette vie, Auger-Aliassime l’a longtemps désirée. « J’ai une passion sans limites pour ce sport et je suis prêt à faire beaucoup d’efforts pour ce que j’aime. »

Même s’il vit dans un lieu paradisiaque, qu’il côtoie les sportifs les plus en vue de la planète et qu’il est considéré comme l’un des 10 meilleurs joueurs de tennis au monde, sa plus grande fierté est d’être resté lui-même.

« Quand je reviens ici, je revois des amis avec qui j’ai joué plus jeune. On se voit toujours de la même façon et je suis content d’avoir gardé de bonnes relations avec tout ce monde-là. C’est ça, l’essentiel. »

L’essentiel, c’est d’être aimé, chante une grande dame de la chanson.

La cote de popularité du joueur de tennis est toujours en hausse dans sa province natale et maintenant, c’est le reste de la planète qui est prête à adopter Félix Auger-Aliassime.

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