Ottawa pressé de durcir le ton face à Xi Jinping

Le Canada est « probablement » le pays occidental qui a le plus tardé à prendre la mesure de la menace posée par la Chine, permettant au régime du président Xi Jinping d’étendre ses réseaux d’influence dans le pays de manière alarmante, dénonce le militant Benedict Rogers.

« Il y a des signes que des gens commencent à se réveiller […] Mais il semble que le gouvernement [canadien] lui-même ne bouge pas très rapidement », a déclaré jeudi à La Presse le militant anglais, de passage à Montréal pour faire la promotion d’un nouveau livre, The China Nexus, qui documente les abus perpétrés sur plusieurs décennies par le Parti communiste chinois, tant dans ses frontières qu’à l’extérieur.

La détention en Chine de Michael Kovrig et Michael Spavor en réponse à celle d’une dirigeante de Huawei, Meng Whanzou, a transformé à un certain point la relation entre les deux pays, mais « pas autant qu’on pourrait s’y attendre », relève M. Rogers, qui est lié au Parti conservateur du Royaume-Uni.

Une certaine « naïveté » relativement à la nature du régime chinois semble persister à Ottawa dans les rangs libéraux, juge l’auteur, qui reproche à la formation du premier ministre Justin Trudeau de privilégier les intérêts économiques canadiens dans ses échanges avec Pékin plutôt que la défense des droits de la personne.

Les allégations récentes du réseau Global selon lesquelles Pékin aurait financé une dizaine de candidats lors des élections fédérales de 2019 sont de nature à favoriser une véritable prise de conscience des risques liés à une trop grande complaisance, relève M. Rogers.

Il se dit encouragé à ce titre par l’attitude affichée par le premier ministre canadien lors d’une prise de bec au G20 avec le président chinois.

« Je suis content que Justin Trudeau ne se soit pas seulement laissé sermonner et qu’il ait insisté sur le fait que le Canada croit à la liberté de la presse, à la nécessité des débats ouverts. L’incident a aussi mis en lumière l’attitude agressive de Pékin, ce qui va aider des gens à voir clair dans ce qui se passe », note M. Rogers, qui a participé au fil des ans à la mise sur pied de plusieurs organisations de défense des droits de la personne centrées sur les actions de la Chine, dont Hong Kong Watch.

Sa perception très critique de Pékin ne trouvait guère d’écho, à Londres et ailleurs, il y a quelques années, mais elle est devenue aujourd’hui beaucoup plus répandue, souligne le ressortissant britannique, qui est interdit de séjour dans l’ex-colonie.

L’introduction d’une loi sur la sécurité nationale a réduit comme peau de chagrin la liberté d’expression là-bas, rappelle M. Rogers, qui documente cette évolution avec les témoignages de plusieurs militants forcés de fuir pour échapper aux autorités.

Plaidoyer pour un front commun

Son ouvrage explore aussi l’étendue et les causes de la répression exercée contre les Ouïghours au Xinjiang, la persécution des membres du Falun Gong et de chrétiens ainsi que les jeux d’influence de Pékin en Birmanie, où la junte militaire au pouvoir poursuit une féroce campagne de répression avec son aide.

Xi Jinping, relève le militant, avait annoncé en termes parfaitement clairs en 2013 après son arrivée en poste comme secrétaire général du Parti communiste chinois que le régime devait s’efforcer de construire une forme de socialisme « supérieure » au capitalisme et permettre à terme à la Chine d’occuper une « position dominante » dans le monde.

« Soit les gens n’écoutaient pas, soit ils ne l’ont pas pris au sérieux », relève M. Rogers, qui plaide aujourd’hui pour que les pays démocratiques fassent front commun face à Pékin.

L’imposition de sanctions contre les responsables d’exactions, notamment au Xinjiang, a notamment beaucoup plus de chances de s’avérer efficace avec une telle approche, dit-il.

« Lorsque des pays agissent de manière unilatérale, la Chine est capable de les isoler, de les jouer les uns contre les autres et susciter des divisions », relève l’activiste.

Xi Jinping a consolidé son pouvoir, mais manifeste une certaine « insécurité » qui l’amène à resserrer sans cesse les contrôles sociaux, au risque notamment de freiner le développement économique et de favoriser la grogne populaire, dit M. Rogers, qui ne se fait pas d’illusions sur la possibilité de voir le Parti communiste chinois perdre son emprise sur le pouvoir à court ou moyen terme.

« On sait malgré tout que les dictateurs ne durent jamais éternellement », dit-il.

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