« Les yeux pleins d’eau et le cœur léger »

Jennifer Abel annonce qu’elle prend sa retraite de la compétition. Et qu’elle est enceinte.

Un peu moins de quatre mois après son dernier plongeon olympique, Jennifer Abel prend sa retraite à l’âge de 30 ans.

La Montréalaise a annoncé sa décision ce mardi matin dans une missive intitulée « Lettre à la petite fille métisse qui voulait plonger ». Elle l’a fait en transmettant une heureuse nouvelle : elle est enceinte.

« On va s’être parlé souvent, toi et moi, seules dans notre chambre du village olympique à Tokyo », écrit Abel dans cette lettre qu’elle adresse à elle-même, petite fille à ses débuts dans le plongeon.

Abel a passé la moitié de sa vie à plonger au plus haut niveau sur la scène internationale. Elle a disputé quatre Jeux olympiques, y remportant deux médailles en plongeon synchronisé. Elle a brillé à six championnats du monde de la FINA, où elle a gagné un total de 10 médailles, un sommet pour un athlète du Canada.

Quatre médailles aux Jeux du Commonwealth, trois aux Jeux panaméricains, sept podiums à la Coupe du monde, 68 sur le circuit des Séries mondiales : Abel s’est bâti l’un des palmarès les plus enviables de l’histoire du plongeon canadien.

Athlète puissante et dynamique, elle se distinguait par son impulsion sur le tremplin de 3 mètres, sa spécialité après des débuts sur la plateforme.

Fille d’un père natif d’Haïti et d’une mère québécoise, Jennifer Abel a commencé à plonger pour suivre les traces de son frère à la piscine Père-Marquette du quartier Rosemont. De prime abord, son choix n’était pas évident.

« Avant toi, il y avait peu de filles métisses en plongeon, rappelle-t-elle dans sa lettre. Peut-être parce qu’elles se sont fait dire comme toi que les filles noires, c’est en athlétisme ou en basketball qu’on les retrouve, et non à la piscine. Mais toi, ton rêve, c’était de plonger. Tu es bien tombée parce que ta mère t’a toujours dit que tu pouvais faire ce que tu voulais dans la vie. Et tu n’as pas écouté les esprits fermés. »

Elle a rapidement gravi les échelons, ratant la finale des Jeux de Pékin par un seul rang alors qu’elle n’avait que 16 ans. Elle en avait pleuré un coup.

Quatre ans plus tard, à Londres, elle a remporté une première médaille olympique, le bronze en synchro avec Émilie Heymans, qu’elle ne voulait donc pas décevoir. « J’en faisais des cauchemars », dira-t-elle à La Presse.

Elle a vécu sa déception la plus terrible aux Jeux de Rio, où elle a fini quatrième à ses deux épreuves. En synchro, elle a raté le podium par un seul point avec sa coéquipière, Pamela Ware. À l’individuel, elle tremblait avant son ultime plongeon.

Anéantie, elle a songé à abandonner le sport à son retour. « Tu vas te demander qui est Jennifer si elle ne gagne pas de médaille ? écrit-elle. Ça va te prendre du temps avant de retomber en amour avec ton sport. Mais ce sera un tournant dans ta vie. C’est dans l’adversité que tu apprendras à mieux te connaître… et à t’aimer davantage. Pas aimer l’athlète ; juste apprécier la jeune femme. »

Le cycle pour Tokyo s’est avéré le plus difficile. « La pandémie a été éprouvante, physiquement et mentalement. Tu te demanderas pourquoi tu te lèves, pourquoi tu t’entraînes et pourquoi tu te pousses à aller jusqu’au bout. »

Le report d’un an des Jeux de Tokyo l’a forcée à reporter d’autant son projet de maternité. Or, sa nouvelle partenaire de synchro, Mélissa Citrini-Beaulieu, et la volonté de prendre en main tous les paramètres de sa carrière lui ont donné le souffle suffisant pour la dernière ligne droite.

Médaillée d’argent avec Citrini-Beaulieu, elle était en route vers un premier podium individuel quand elle a raté son troisième essai en finale. Elle a fini huitième.

Devant les journalistes, elle était partagée entre le rire et les larmes. « Je t’ai demandé de me tenir la main avant mon ultime évènement individuel, explique-t-elle dans sa lettre. J’avais peur. Je n’avais plus de repères, j’étais épuisée. C’est toi, la petite fille métisse qui voulait plonger qui m’a rappelé que le plus important, c’était d’avoir du plaisir ; de sourire. Que peu importe le résultat, je pourrais être fière de moi. »

« Quand on est sorties de l’eau après notre dernier plongeon, on a tout de suite su que c’était la fin. La petite fille avait vécu sa passion jusqu’au bout et elle a passé le flambeau à l’autre Jennifer, pour qu’elle poursuive sa route. »

Cette route se conjuguera avec la maternité. Abel est enceinte du boxeur professionnel David Lemieux, qui avait demandé sa main à l’aéroport à son retour de Tokyo.

« Les yeux pleins d’eau et le cœur léger », elle se dit prête pour la suite.

« Ma vie d’athlète m’a préparée pour ma vie d’adulte et, maintenant, ma nouvelle vie de maman. Je sais aujourd’hui comment me pardonner après un échec, où aller puiser ma force face à l’adversité et avec quelle énergie on doit travailler pour réussir. »

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