Hunter Biden

La rédemption d’un fils

Il a enchaîné bonnes fortunes et addictions, au point d’être le talon d’Achille de son père. Aujourd’hui, il se réinvente en artiste

Celui que la presse américaine avait surnommé « le fils maudit du président » est un survivant comme les aime Hollywood. Frappé dès le plus jeune âge par la tragédie avec la mort de sa mère et de sa petite sœur, il perd des années plus tard Beau, son frère et son modèle, et se laisse sombrer. Malgré les scandales et les affaires dont se délectera le camp Trump, jamais Joe Biden, son père alors candidat à la présidence, ne cessera de le soutenir. Depuis, Hunter a retrouvé la paix en devenant peintre. Récit d’une renaissance.

On dirait une réunion de famille. Ce mercredi 10 novembre, à SoHo, Hunter Biden arrive au vernissage de sa première exposition, son fils, Beau, 1 an, sur les épaules. Accompagné de sa femme, Melissa, et de sa fille Maisy, 21 ans, il salue chaleureusement les convives, qu’il connaît presque tous. Hormis Paris Match et une équipe de télévision qui prépare un documentaire sur lui, la presse n’a pas été invitée. Valerie Biden, la sœur de son père, qui dirigea plusieurs campagnes de celui-ci, nous explique que c’est la première fois, « à cause des paparazzis », qu’elle et sa famille voient l’expo.

À côté d’elle, son frère Jimmy plaisante avec un ami. Il y a aussi les fidèles du clan, comme Ted Kaufman, 82 ans. Hunter déambule au milieu de ses œuvres, dont certaines expriment une noire détresse ; d’autres, d’inspiration psychédélique, un espoir fou. Sourire aux lèvres, il nous confie : « Je passe de huit à douze heures par jour dans mon atelier. Quand je n’y suis pas, comme aujourd’hui, je n’ai qu’une envie, y retourner. » Il prend soin de préciser : « Mis à part mes amis et ma famille, c’est ce que je préfère. » Et il ajoute : « Ça m’a pris 51 ans pour devenir un artiste. Ce fut un long et sinueux chemin ! »

Bel euphémisme. Hunter n’a pas 3 ans quand, en 1972, il sort grièvement blessé de l’accident de voiture qui coûte la vie à sa mère et à sa petite sœur. Certains y voient l’origine de ses errements futurs. Pas lui. « Je n’ai jamais vraiment fait mon deuil, mais ce n’est pas ça qui est la cause de tous mes problèmes », assure-t-il dans son livre, Les belles choses (éd. Albin Michel). De son propre aveu, il a eu une enfance « idyllique », dans un environnement privilégié et bourgeois, à Wilmington, 70 000 habitants, capitale du Delaware. Il suit son père à Washington ; dans le sauna du Sénat, il croise d’illustres élus comme Ted Kennedy. Deux ombres l’écrasent. Celle du père et celle du frère aîné, Beau. Pourtant, les deux frangins s’adorent, partagent les mêmes amis, font tout ensemble.

« Beau est mon âme, Hunter est mon cœur », répète souvent Joe. Façon affectueuse de dire que le premier est le fils parfait et que l’autre est beaucoup trop sentimental pour avoir un avenir, du moins en politique.

Enfant, Hunter dessine beaucoup. Ado, il est tiraillé entre sa vocation artistique et la nécessité de faire un métier « sérieux ». Sa rencontre avec sa première femme, Kathleen, ne lui laisse pas le choix : papa à 24 ans, il opte pour le business et la fac de droit à Yale. Le voilà avocat d’affaires, puis lobbyiste très bien payé à Washington. Être le fils d’un sénateur en vue aide forcément. Très vite, il est celui qui, chez les Biden, gagne le plus d’argent, « toutes générations confondues ». Il roule en Porsche, accumule les sièges aux conseils d’administration comme celui d’Amtrak, la société nationale des chemins de fer, où il est nommé par le président George W. Bush. Mais Hunter vit mal cette réussite. Pour évacuer la pression qu’elle engendre, il se met à boire. Son frère, Beau, le convainc de s’inscrire chez les Alcooliques anonymes ; de 2003 à 2010, il redevient sobre. Son couple survit, sa carrière prospère.

La tragédie de trop

Tout bascule à la mort de son frère aîné, en mai 2015. Tumeur foudroyante. Beau était assis à son côté, en 1972, lors de l’accident de voiture qui leur a pris leur mère et leur sœur. Sa mort prématurée, à 46 ans, est la tragédie de trop. Hunter revient à ses démons. Un soir, à Washington, il tombe sur une dealeuse qu’il a fréquentée brièvement quand il étudiait à Georgetown. Elle a du crack à vendre. Il y prend goût. Elle s’installe chez lui pendant trois mois. Le voilà parti pour une descente aux enfers qui va durer quatre ans.

Évidemment, sa femme le quitte. Il tente de se mettre en couple avec… Hallie, la veuve de son frère adoré. L’histoire fuite dans les tabloïds. Premier scandale.

À sa demande, son père, qui vient d’abandonner la vice-présidence et pense entamer une retraite bien méritée, publie un communiqué dans lequel il dit se « réjouir » de cette union qui fait jaser. Hunter, pour la première fois de sa vie, devient la cible des paparazzis qui campent devant chez lui. Le couple se sépare début 2018.

Commence alors une odyssée à travers l’Amérique. Hunter va de ville en ville, passant des journées entières à s’isoler, à boire et à fumer du crack. Nul ne sait où il est. Toutes ses tentatives de désintoxication sont vaines. Régulièrement viré des hôtels de luxe à cause des personnages louches qu’il invite dans sa suite, il se rabat sur des motels infâmes. Il prend tous les risques, se lie avec des dealers qui le détroussent, se filme avec des prostituées, égare l’ordinateur sur lequel sont stockées ses vidéos – qui, plus tard, se retrouveront sur le web… Son père envoie l’oncle Jimmy, dont Hunter est proche, prendre des nouvelles. Elles ne sont pas bonnes. Début 2019, il monte un stratagème sous la forme d’une invitation à un anniversaire familial. Une fois sur place, Hunter comprend que c’est un « piège ». Comme tous les toxicomanes ayant perdu pied, il se cabre et claque la porte. En larmes, son père lui court après. En vain. Hunter prend le large, bien décidé à « disparaître une fois pour toutes ».

Premières attaques

On imagine la panique chez Joe Biden, qui, quelques semaines plus tard, le 25 avril 2019, annonce officiellement sa candidature à l’élection présidentielle… Rudy Giuliani, avocat de Donald Trump et ancien maire de New York, lance ses premières attaques contre Hunter. Elles portent non pas sur sa dérive mais sur l’affaire Burisma, une entreprise énergétique ukrainienne dont il a été administrateur en 2014. Beaucoup pensent que Hunter n’aurait jamais eu ce job, payé 50 000 $ par mois et peu chronophage, s’il ne s’était pas appelé Biden. Lui-même se justifie en affirmant qu’il avait besoin d’argent à un moment où il devait s’occuper de son frère, Beau, mourant. Trump hurle au conflit d’intérêts et demande à longueur de meetings : « Où est Hunter ? »

On connaît aujourd’hui la réponse : complètement défoncé, Hunter est en train de mourir à petit feu en Californie, contrée dont il s’est entiché au cours de ses errances. Recherché par toute la presse, il ne comprend rien à la polémique et ignore tous les courriels. Sauf un, envoyé par un journaliste du New Yorker, magazine qu’il vénère. Au premier coup de fil d’Adam Entous, le courant passe. Hunter se livre. Commencent alors de longs échanges téléphoniques nocturnes, qui tournent à la thérapie. L’article d’Entous sort le 1er juillet 2019, juste après le premier débat des primaires démocrates.

Chez les conseillers de presse de Biden, c’est l’affolement ; mais Hunter, qui n’a prévenu personne, n’en a cure. Il s’est simplement laissé guider par cet instinct politique qu’il a reçu dès son plus jeune âge. « Je savais quel serait l’effet de cet article : immuniser tout le monde contre mes faiblesses personnelles. Je voulais qu’il paraisse afin que mon père n’ait pas une épée de Damoclès au-dessus de la tête », écrit-il dans son livre. Et d’ajouter : « Je ne m’attendais pas à ce que l’expérience soit aussi cathartique… Inconsciemment, ce processus m’a permis de garder les yeux suffisamment ouverts quand le salut s’est présenté. » Ce « miracle » s’appelle Melissa Cohen ; il la rencontre par hasard, après avoir composé son numéro de téléphone qu’une bonne âme lui a donné. Coup de foudre immédiat. Il la demande en mariage. Elle accepte à condition qu’il arrête tout. Cette fois, Hunter saisit la chance de sa vie. Un bébé naît 10 mois plus tard. Il s’appelle Beau, en hommage au frère disparu.

Le couple s’installe dans une maison sur les hauteurs de Hollywood Hills. Désormais sobre, Hunter s’interroge : que va-t-il faire de sa vie ? Son désir artistique, enfoui depuis l’enfance, lui revient. Il s’achète des pinceaux, une table de travail, et peint ses premières œuvres. Il les montre à un galeriste de New York d’origine toulousaine, Georges Bergès, rencontré grâce à une connaissance commune. « On a tout de suite accroché. J’ai trouvé qu’il avait du talent et que je pouvais le faire progresser », nous raconte ce dernier. Commence, dès lors, une collaboration secrète. Hunter travaille d’arrache-pied à ce qui va être sa première exposition, 25 œuvres. Tout est prêt début 2021, mais l’assaut du Capitole le 6 janvier incite les deux hommes à repousser le vernissage. Ils savent que la presse trumpiste va se déchaîner contre eux. Et c’est, en effet, ce qui se passe. Attaquée, taguée, la galerie doit être protégée par une équipe de sécurité. Bergès ne se déplace plus sans son garde du corps armé. « J’ai dû faire le tri dans mes connaissances, regrette-t-il. Je ne comprends pas cet acharnement : Hunter est l’incarnation de la rédemption, son histoire est celle d’une success story typiquement américaine. Tout le monde devrait applaudir. »

Beaucoup ne sont pas de cet avis. Le 10 novembre, Georges Bergès a fait poser des rideaux noirs sur sa vitrine pour empêcher les photographes massés à l’extérieur d’immortaliser le vernissage. Selon le galeriste, l’exposition est un succès : la plupart des œuvres sont réservées par des collectionneurs, certaines pour des sommes dépassant les 300 000 $. C’est l’avantage d’être le fils du président. L’inconvénient, c’est qu’on a vu, le soir de l’inauguration, Hunter sortir en courant comme une star traquée. « Avez-vous récupéré votre ordinateur ? » a hurlé un journaliste. Sans répondre, l’artiste s’est engouffré dans son VUS noir officiel, phares clignotants, suivi de trois véhicules et d’une voiture de la police de New York. Hunter Biden va devoir affronter d’autres démons que ceux de sa vie intérieure.

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