Steven Yeun dans Minari

L’entre-deux-cultures

Connu du grand public grâce à la série The Walking Dead, Steven Yeun fait parfois aussi valoir son talent dans des productions coréennes. Grâce à Minari, film américain tourné dans la langue de son pays natal, l’acteur a l’occasion de faire le pont entre le passé et le présent.

Nous l’avons vu dans Okja, long métrage que Bong Joon-ho a réalisé avant Parasite. Il était aussi de Burning, très beau film de Lee Chang-dong, lauréat du prix de la critique à Cannes en 2018. Même s’il vit aux États-Unis depuis l’âge de 4 ans, Steven Yeun a maintenant l’occasion d’attirer aussi l’attention des cinéastes de son pays d’origine.

Le cas de figure de Minari est cependant différent. Le parcours du réalisateur Lee Isaac Chung affiche en effet des similitudes avec celui du comédien. Bien que le réalisateur soit né au Colorado au sein d’une famille nouvellement immigrée, les deux hommes, issus de la même génération, partagent l’expérience d’avoir grandi au cours des années 1980 dans un environnement où ils se sentaient bien intégrés à la société d’accueil, mais quand même différents…

« Je navigue moi-même encore entre les deux cultures, avec le sentiment de n’être pleinement ni dans l’une ni dans l’autre », a expliqué Steven Yeun lors d’une rencontre en visioconférence à laquelle La Presse a participé en table ronde.

« On apprend à occuper son propre espace, et cela nous force à être honnête et vrai envers soi-même. Je suis arrivé tout jeune dans un pays dont je ne connaissais rien. Le sentiment d’isolement a toujours été très profond dans mon existence. »

— Steven Yeun, acteur

« D’une certaine façon, je sens que ma vie d’immigrant est un prolongement des désirs de mon père de reprendre en main son propre destin et d’offrir une nouvelle vie à sa famille. Je sens que l’exercice de mon métier relève parfois de la même dynamique », continue l’acteur.

Dans une ferme de l’Arkansas

Minari, quatrième long métrage de Lee Isaac Chung (Munyurangabo), est fortement inspiré de la vie du cinéaste, dont la famille, à l’instar de celle du film, s’est installée en Arkansas, dans une ferme, le père y voyant une occasion d’affaires. Quand le cinéaste lui a proposé d’incarner Jacob, ce chef de famille aux ambitions aussi grandes qu’intransigeantes, Steven Yeun n’a pas hésité.

« J’ai été emballé à la lecture de ce scénario. Ce que je lisais correspondait à tout ce que j’avais envie de dire. L’histoire est racontée d’un point de vue assumé, qui n’avait pas besoin d’être défini autrement que par la valeur de l’existence de cette famille. Je trouvais l’approche audacieuse, originale et rafraîchissante. »

— Steven Yeun, acteur

Même si l’histoire de Minari est librement inspirée de celle de la famille de Lee Isaac Chung, et qu’il s’agit pour ce dernier d’une œuvre éminemment personnelle, Steven Yeun indique que ce lien intime entre le cinéaste et son histoire n’a pas du tout pesé lourd.

« Lee n’a jamais imposé quoi que ce soit de sa propre vérité, explique l’acteur. Je crois que c’en révèle d’ailleurs beaucoup sur son élégance. En fait, il a construit son scénario de telle sorte que les acteurs aient le loisir de prendre leur propre espace. Ce film n’a pas l’ambition de refléter la vie de tout le monde, encore moins celle de tous les Américains d’origine coréenne. Cela dit, Lee et moi sommes d’évidence le fruit de nos expériences communes, étant de la même génération. C’est la raison pour laquelle Jacob est un individu distinct, qui n’est pas un calque du père de Lee. »

Film américain en langue étrangère

Minari, lauréat du Grand Prix au festival Sundance l’an dernier (section des drames), est l’un des rares longs métrages américains tournés dans une autre langue que l’anglais. La nature de cette production totalement états-unienne a d’ailleurs provoqué un petit imbroglio en vue de la prochaine cérémonie des Golden Globes. Minari été retenu pour le meilleur film en langue étrangère, mais a été écarté de toutes les autres catégories. En revanche, ce drame familial pourra évidemment être admissible dans les autres remises de prix, comme n’importe quel autre film américain. Steven Yeun est d’ailleurs finaliste à la cérémonie des Screen Actors Guild Awards, indicateur habituellement très fiable pour les Oscars.

« Grâce à Minari, je crois que nous avons pu humaniser la génération de mes parents, pas dans le but de l’expliquer, mais simplement de présenter leur histoire sur le plan humain, avec les faiblesses et les paradoxes que ça implique. Il y a là pour moi comme une libération personnelle. »

— Steven Yeun, acteur

« J’ai également pu constater à quel point ce film pouvait émouvoir les gens, peu importe leurs origines et leur parcours. Au-delà des barrières culturelles, Minari raconte l’histoire d’êtres humains qui tentent simplement de se faire une vie et de vivre ensemble. Personne n’a besoin de décoder quoi que ce soit pour entrer dans l’histoire que Lee Isaac raconte. En Amérique, de nombreux murs se dressent inutilement en travers de notre humanité. Nous aspirons pourtant tous aux mêmes choses. »

Le cinéma et la télé américaines affichent maintenant une plus grande diversité dans leurs productions, mais Steven Yeun fait quand même valoir que, même s’il a la chance d’exercer son métier avec les meilleurs artisans, il n’en est pas encore au point où il dispose d’un très grand choix de projets.

« Il n’y a pas beaucoup de beaux rôles pour les acteurs américains d’origine asiatique, constate-t-il. Honnêtement, je ne saurais dire si j’ai un flair pour choisir de bons projets – ça se passe bien jusqu’à présent –, car je ne croule pas sous des piles de scripts à lire. Il est certain que des scénarios écrits par des gens qui ont une signature forte vont d’abord attirer mon attention. Bong Joon-ho et Lee Isaac Chung sont des gens singuliers qui ne craignent pas d’exprimer un point de vue. C’est ce que je recherche, d’abord et avant tout. »

Minari prendra l’affiche le 26 février au Cineplex Forum et au Cinéma du Parc en version originale (sous-titrée en anglais). Il sera offert simultanément en vidéo sur demande en version originale (sous-titrée en anglais) et en version doublée française, réalisée au Québec.

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