Ces hommes en robe qui veulent contrôler les femmes

Avant de vous parler des idéologues américains en robes (avec les longs jupons qui en dépassent), adeptes de l’appropriation utérine, permettez-moi de rappeler cette information que j’ai déjà publiée dans ces pages et que j’adorais partager avec les étudiants. Elle montre à quel point la phallocratie planétaire a toujours essayé d’avoir la mainmise sur l’appareil génital de la femme, bien au-delà de la partie utérine qui fait encore l’objet d’une autre tentative d’appropriation par les juges conservateurs de la Cour suprême américaine.

Au début de ce qui deviendra la physiologie de la reproduction, comme le faisaient les explorateurs découvrant une nouvelle terre dans les temps anciens où il était coutume de donner son nom à sa découverte, les scientifiques mâles n’ont pas hésité à réclamer des territoires dans le système génital de la femme. C’est ainsi que vous trouverez dans l’appareil reproducteur féminin des trompes appartenant à Gabriel Fallope, les follicules de Reinier de Graaf, les glandes de Thomas Bartholin et celles d’Alexander Skene. Parmi les explorateurs mâles d’autrefois qui ont revendiqué des territoires dans le génital féminin, il y a aussi l’incomparable Ernst Gräfenberg, qui est propriétaire du point de Gräfenberg, communément appelé le point G. Bref, si personnel soit le génital féminin, avec autant de scientifiques barbus à lunettes qui y squattent, je me demande si on peut encore parler d’intimité pour le qualifier.

L’utérus, lui, était un organe insaisissable qui a fait couler beaucoup de conneries présentées comme des certitudes. Hippocrate voyait l’utérus comme un être vivant doté d’une bouche et capable de se promener dans le corps des femmes. Une sorte d’alien de la reproduction.

Logé dans le bas-ventre, ce petit monstre voyageait entre la tête et les pieds et pouvait séjourner dans les organes de son choix. Le but ultime de cette bête utérine ? Satisfaire son désir de faire des enfants. Ne me demandez pas comment on peut en faire avec un utérus voyageur logé dans les poumons ou la rate. Il fallait donc, selon le plus célèbre médecin de l’Antiquité, veiller à ne pas ignorer les désirs de jouissance qui apaisent la Bête. En l'absence de satisfaction, il arrive, dit Hippocrate, que la Bête obstrue le passage du souffle et provoque une kyrielle de maladies. La mobilité utérine sera associée à une grande lubricité qui, à son tour, sera symptomatique d’une maladie baptisée, par ces « grands connaisseurs du corps de la femme », la suffocation hystérique.

Cette vision d’un utérus bestial mobile et insatiable habitant le corps de la femme a survécu à son concepteur et s’est prolongée sous une autre forme, portée par d’autres penseurs à la misogynie indéniable.

Ainsi, le médecin français Joseph Raulin (1708-1784) professait que la femme souffrait d’une hypersensibilité qui affectait son cerveau et, par conséquent, ses capacités cognitives. Au moment de la puberté, ajoutera son contemporain, le philosophe Saint-Lambert (1716-1803), l’utérus devenait si hypersensible qu’il faisait basculer le cerveau de la femme dans une paralysie débilitante. Si vous voulez découvrir des histoires à vous dresser les cheveux sur la tête, je vous recommande de lire Histoire de la misogynie  Le mépris des femmes de l’Antiquité à nos jours, un bouquin d’Adeline Gargam et Bertrand Lançon.

Avant d’arriver à cette offensive de la droite républicaine sur le libre choix qui déchaîne des passions, il faut que je raconte aussi la vision jadis défendue par les spermatistes lorsque venait le temps d’expliquer aux enfants comment on fait des bébés.

Vous savez, il faudra attendre une centaine d’années après la découverte de l’Amérique pour qu’une autre trouvaille d’une importance capitale vienne donner un peu plus d’éclairage sur notre reproduction. C’est en Hollande, le pays de tous les vices, qu’on lui a vu pour la première fois le bout du nez, ou plutôt le bout de la queue. Le spermatozoïde a été découvert en 1677 par un marchand de tissus hollandais nommé Antoni Van Leeuwenhoek (1632-1723). Comme c’est souvent le cas dans les grandes découvertes scientifiques, le hasard a bien fait les choses.

L’objectif premier de Leeuwenhoek, avec le microscope de fortune qu’il venait de bricoler, n’était pas de percer le secret de la vie.

Monsieur cherchait plutôt à améliorer le comptage des fibres, dont le nombre par unité de surface était à l’époque un des indices de qualité des étoffes. On ne sait pas comment est née l’idée, mais le marchand de tissus a eu un jour la curiosité d’étudier son sperme avec son nouveau jouet. Une fois la semence sous l’objectif du microscope, quelle ne fut pas la surprise de notre scientifique en herbe de voir des bibittes hyperactives bouger frénétiquement ! Il pensa alors que c’étaient des animaux microscopiques qui, par on ne sait quel miracle, vivaient dans la semence masculine, aussi les baptisa-t-il plus tard spermatozoïdes – le mot sperma signifiant en latin semence, et zoos référant à animal, comme dans le mot zoologie qui désigne l’étude des animaux. Encore aujourd’hui, nous parlons de ces fameux animaux de Leeuwenhoek, même si on sait qu’il ne s’agit pas d’une véritable faune. Mais la dénomination s’est frayé un chemin dans le vocabulaire et a réussi à féconder les esprits.

C’est là que cette histoire utérine que je veux vous raconter commence. Pendant les deux siècles suivants, les scientifiques ont cherché à comprendre le rôle de ces animaux qui peuplent leurs testicules. On a même cru, sérieusement, qu’il s’agissait de microbes apparaissant dans la semence par génération spontanée. D’autres ont supposé qu’ils avaient pour tâche d’agiter le mélange des principes mâles et femelles pour favoriser la formation du fœtus.

Autrement dit, les spermatozoïdes étaient à la reproduction ce que le fouet est à la préparation d’une mayonnaise!

C’est à cette époque aussi qu’à émergée cette école de pensée qu’on appelait les spermatistes et dont le principal représentant était un collaborateur de Leeuwenhoek, Nicolas Hartsoecker (1656-1725). Ici, la femme n’était rien de moins qu’un pot de fleurs dans lequel l’homme déposait sa semence contenant le bébé préformé pour le faire pousser. C’était là une idéologique appropriation utérine sur fond de pseudosciences qui n’est pas très loin de ce que prône la droite religieuse qui pactise avec la Cour suprême américaine pour décider de l’avenir du libre choix.

J’ai toujours eu un malaise avec ces mâles d’un certain âge qui font idéologiquement du contrôle du corps des femmes un projet de vie. Oui, l’avortement est un acte qu’il ne faut jamais banaliser. Mais, contrairement à ce que cherche à faire la droite religieuse américaine, la décision de se rendre dans une clinique d’interruption de grossesse doit indiscutablement appartenir à la femme.

L’humoriste George Carlin, qui à mon avis est le plus grand comique-philosophe-sociologue américain, disait : « C’est incroyable combien les républicains conservateurs adorent les fœtus. Ils passent leur temps à parler de la protection et des droits du fœtus, mais dès que ce fœtus sort du ventre de sa mère, ils n’en ont plus rien à cirer. » Ce qui est tellement juste, car on n’entend jamais les républicains s’indigner devant les millions de pauvres qui vivent comme des animaux en Amérique.

Selon les données de Gun Violence Archive, les violences par armes à feu ont fait 40 726 victimes en 2021. Est-ce que la droite républicaine met autant d’énergie à protéger ces humains qui ont été auparavant des fœtus ?

Est-ce que cette sacralisation de la vie humaine s’allume dans leur cœur lorsque vient le temps d’appliquer la peine de mort ? Je me demande comment on peut se dire pour la vie (pro-vie) et adhérer à une idéologie qui se fout autant de la mort des plus vulnérables de la société.

C’est triste de voir ce pays devenir de façon décomplexée une théocratie ou, pour être plus précis, une Trumpocratie. Beaucoup d’observateurs avertis nous annoncent depuis l’élection de Trump que l’Amérique risque fortement de devenir une dictature de droite. Le plus ironique dans cette menace qui plane sur le libre choix en Amérique, c’est qu’elle est le fait du débalancement de l’équilibre de la Cour suprême par les nominations de Donald Trump, un président qui ne croit qu’à l’argent, au pouvoir et à l’image que lui renvoie son miroir. Est-ce qu’il y a une personne sur la Terre pour penser que Donald Trump est un croyant sincère qui se préoccupe d’avortement quand on connaît son histoire ?

Cette fronde visant à contrôler le corps des femmes a été grandement facilitée par celui qui se glorifiait de mettre sa main dans leur intimité sans demander la permission. Le même qui se payait les services d’une star de la pornographie pendant que sa femme était enceinte. Voilà la définition même du comble de l’ironie !

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.