Mon clin d’œil

Elizabeth May est redevenue cheffe du Parti vert, c’est ce qu’on appelle savoir recycler.

Réplique

Militer pour le journalisme

En réponse au texte de Philippe de Grosbois, « Une impartialité militante», publié le 16 novembre

Peut-on se prononcer impartialement en faveur de l’impartialité, a fortiori si l’on s’estime plutôt progressiste ? Le paradoxe n’est qu’apparent : il repose sur l’un des nombreux mythes qui entretiennent un débat confus.

Car l’impartialité est l’opposé de sa caricature. Elle n’oblige en rien à adopter paresseusement une position médiane entre une opinion et une autre ou à leur accorder un égal temps de parole. Elle réside au contraire dans la recherche obstinée des faits qui peuvent ou non contredire des opinions. Quelle qu’en soit la source, puissante ou misérable, sympathique ou pas. Et en particulier celles que l’on a soi-même : elle n’est pas dans le camp de la volupté idéologique, elle est dans l’autre. C’est pourquoi on ne l’aime guère.

Mais bien entendu, ces faits ne sont pas neutres par essence : ils résultent de choix dans la profusion du réel et l’on ne peut leur donner sens sans les interpréter : « nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous le voyons tel que nous sommes », résumait Anaïs Nin. D’où un second lieu commun, souvent brandi comme une pensée profonde : l’impartialité absolue étant illusoire, la raison commanderait d’y renoncer. La prémisse est solide, la conclusion est absurde : elle méconnaît par naïveté ou duplicité la différence entre un état possible et une valeur de référence.

Nul ne peut être parfaitement impartial, mais chacun peut essayer de l’être, ce qui n’est déjà pas si mal.

D’autant que le sophisme de la perfection conduirait du même coup à rejeter d’autres valeurs de référence chimériques dans l’absolu, dont la démocratie, la justice et l’égalité, ce qui ne serait probablement pas une bonne idée.

Bonne ou mauvaise partialité ?

« Il est tout à fait possible de combiner avec succès la quête d’informations ou de connaissances et l’engagement social », soulignait récemment Philippe de Grosbois dans ces colonnes. On ne saurait mieux dire et de multiples exemples peuvent le démontrer. Mais dans le même temps, ces exemples illustrent éloquemment le péril de la chose. Dans le journalisme comme dans la recherche scientifique, l’engagement amène, pour conjurer la nuance et le doute, à ne prélever dans ce qu’Hannah Arendt appelait la matière factuelle que ce qui conforte une position. On célébrera des journalistes militants, on en omettra d’autres, d’Édouard Drumont à Tucker Carlson en passant par Benito Mussolini. J’ignore toujours selon quelle règle logique un camp arrive à distinguer à coup sûr une bonne et une mauvaise partialité pour célébrer l’une sans soutenir l’autre. Des recherches ont au contraire établi que la fiabilité des locuteurs – y compris médiatiques – était inversement proportionnelle à la force de leurs convictions. Certains des exemples invoqués par lui ne le démentent certes pas, alors que tant d’autres, non mentionnés, ont montré et continuent chaque jour à montrer que l’on fait au moins autant progresser la société en s’échinant plus humblement à dévoiler des faits sans les sélectionner.

Mais l’impartialité journalistique n’est-elle pas une invention du XIXe siècle destinée à accroitre les ventes des marchands de papier ? Mémoire sélective encore.

En réalité, l’histoire de la presse atteste que dès sa naissance, deux siècles plus tôt, le journalisme s’était justement fondé sur une promesse explicite d’impartialité.

Autant dans la sphère anglophone que francophone. Il est vrai que cet engagement fondateur (qu’il ait été rempli ou non…) n’était pas sans visée d’audience : il s’agissait pour le nouveau venu de se définir un territoire qui le distingue du grouillement des autres écrits. C’est toujours le cas. Mais il est vrai aussi que ce domaine a vite été investi par ceux qui voulaient l’exploiter à leur goût. Ça n’était même pas difficile. Durant la Révolution française, par exemple, les voix exaltées d’Hébert et de Marat résonnaient bien plus fort que celle d’un autre journaliste, Condorcet, lorsqu’il prévenait que « les amis de la vérité sont ceux qui la cherchent et non ceux qui se vantent de l’avoir trouvée ».

Les amis du journalisme sont ceux qui le servent et non ceux qui s’en servent. Ceux qui militent pour lui plutôt que ceux qui militent par lui, même pour une juste cause. Serge July, qui ne passe pas pour un ultraconservateur, me racontait son effarement devant le nombre d’étudiants en journalisme qui interrompent ses exposés avec toute l’assurance d’âmes romantiques à qui le doute est étranger. Des âmes valeureuses dont beaucoup s’aviseront plus tard, peut-être trop tard, que leur addiction morale menaçait avant tout les opprimés qu’elles croyaient défendre. Car dans un monde polarisé entre les certitudes des uns et des autres, ce qu’il reste du territoire spécifique du journalisme réside dans la préservation d’un type de vérité qui ne dépende pas trop d’un point de vue. Dans la défense d’un point de référence crédible, qu’il soit cru ou non. S’en emparer pour servir une cause le dépouillerait de cette spécificité, le réduisant à une opinion comme les autres dans le tumulte des subjectivités numériques. Quel poids auraient alors toutes les anomalies et injustices qu’il expose, faits à l’appui ?

Même impossible, l’impartialité est émancipatrice. Même vertueuses, « les convictions sont des prisons » (Nietzsche). Pourtant, le militantisme et le journalisme ne sont pas frontalement opposés. Cette alternative forcée traduit encore un impensé. La place manque pour le démontrer ici (je l’ai fait ailleurs2), mais l’essentiel des débats sur le journalisme, y compris sur sa définition, présuppose l’existence quelque part d’une frontière naturelle pouvant séparer ce qui en est de ce qui n’en est pas. On l’a souvent cherchée, on ne l’a jamais trouvée. Parce qu’elle n’existe pas. Comme une très grande partie de la réalité humaine (par exemple être malade ou cultivé), le journalisme est une notion graduelle. Elle traduit en l’espèce la proximité ou la distance avec un idéal type, dont on peut montrer que l’impartialité est justement l’un des attributs fondamentaux. Plus on s’approche de ceux-ci, plus ce qu’on produit s’assimile à du « vrai journalisme ». C’est pourquoi un article militant peut en être, en effet. Parfois nettement, mais souvent bien peu : c’est une question de mesure. Dans tous les sens du mot.

*Cette réflexion n’exprime pas le moins du monde une position doctrinale des Cahiers du journalisme, qui s’enorgueillissent au contraire de publier des textes qui les dérangent.

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