Joël Dicker

En pleine lumière

L’écrivain suisse publie L’énigme de la chambre 622, l’événement littéraire post-confinement. Il nous en parle en exclusivité.

Attention best-seller annoncé. Depuis La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker enchaîne les succès. Avec L’énigme de la chambre 622, l’écrivain suisse place son intrigue au cœur de la finance genevoise. C’est aussi un roman qui évoque la force de ses liens avec Bernard de Fallois, son éditeur disparu, et la puissance de son histoire familiale tourmentée.

Comment définissez-vous ce roman qui fonctionne par cercles concentriques ?

Il est difficile d’enfermer un livre dans un genre, je le classerais en littérature générale, mais c’est un roman policier et d’amour à la fois. C’est aussi un roman sur les fidélités des uns envers les autres. Il est particulier, je crois, car entrecoupé de récits de vie que j’ai vécus avec Bernard de Fallois, mon éditeur et maître, disparu il y a deux ans.

Vous avez créé votre double romanesque jusqu’à lui donner votre prénom. Est-ce vraiment vous ?

Le Joël de mon récit, c’est moi… par moments. Mais les lecteurs devront trancher. Je me suis bien amusé car ils veulent toujours savoir ce qui appartient à la vie réelle ou non. Moi-même quand je lis, je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle entre l’auteur et ses personnages. Mais je suis écrivain, et ce qui me plaît c’est inventer et sortir de ma réalité.

Votre arrière-grand-père, Jacques Dicker, homme politique, était d’origine juive russe comme votre héros Lev Levovitch. Vous vous êtes inspiré d’une certaine histoire familiale. Avez-vous eu besoin de vous inscrire dans votre filiation depuis que vous êtes devenu père ?

Oui, c’est un roman très personnel, sur mes racines, sur Genève, sur des endroits qui ont été importants pour moi. Les deux branches de ma famille étaient d’origine russe et persécutées. Mon arrière-grand-père était révolutionnaire et ma famille maternelle était composée de Russes blancs aristocrates qui ont dû fuir leur pays. Ils sont restés apatrides un certain temps avant d’échapper aux nazis. Je suis fasciné par la littérature russe et j’ai appris un peu de cette langue magnifique. Était-ce un besoin lié à ma paternité de remonter le fil de cette histoire ? Peut-être, oui, était-ce nécessaire pour moi de revenir à la case départ. Je ne peux pas exclure que la naissance de mon fils m’ait fait écrire ce livre. Mais je pense qu’il s’agit de la fin d’un cycle de construction de moi-même. Le précédent était lié à Bernard de Fallois. J’ai commencé à écrire à 25 ans, j’en ai maintenant presque 35. J’entame une nouvelle étape de ma vie. Mon prochain roman me fera peut-être basculer vers autre chose.

Alors que votre famille a été persécutée par les nazis, vous faites dire à l’un de vos personnages : « Il est juif, nous ne fréquentons pas ces gens-là. » Par provocation ou pour montrer que l’antisémitisme est courant ?

Ni l’un ni l’autre. Le racisme et l’antisémitisme existent toujours, c’est malheureusement une platitude. Ce livre évoque de façon plus générale les préjugés, qu’il s’agisse de religion, d’origine, de couleur de peau ou de position sociale. Chacun s’enferme dans des rôles, dans des mensonges. J’ai voulu montrer que, derrière les préjugés, il y a la possibilité de vivre ensemble, à condition de s’ouvrir un peu. C’est un appel à s’accepter.

Avez-vous instillé du Solal dans Lev et de l’Ariane dans Anastasia, en référence à Belle du Seigneur ?

J’ai une tendresse particulière pour Lev, alors qu’il y a un côté de Solal qui ne m’a jamais plu dans sa suffisance, son arrogance. Mais oui, il y a cette personnification de l’homme parfait. Belle du Seigneur est un livre qui m’a donné la mesure de ce qu’est un grand roman, par le souffle qu’il possède. Mais c’est avant tout la perception du lecteur qui définit un grand roman. Mes grands-parents connaissaient bien Albert Cohen. Il les recevait en robe de chambre et j’ai toujours entendu des histoires sur lui. Avec Cohen, il y a aussi une référence à ma famille.

Vous évoquez aussi les violences conjugales à travers les coups qu’Anastasia reçoit de Klaus, « Quand on aime, on ne frappe pas ». Êtes-vous particulièrement touché par cette cause ?

Oui, car on en est toujours là en 2020 ! Il y a toujours des femmes qui meurent sous les coups d’hommes, des femmes qui gagnent moins. Tout cela me tracasse. Comment pouvons-nous aller dans l’espace et avoir une société qui n’arrive pas à se départir de ses mauvais côtés ? Ça me dépasse.

Votre histoire se déroule dans le milieu de la finance en Suisse, de façon parfois caricaturale…

C’est vrai, c’est caricatural dans le vrai sens du mot, mais le choix du milieu est presque un hasard. Je n’avais pas prévu qu’une banque soit au centre de l’histoire. J’avais besoin d’un mécanisme au cœur de l’intrigue et le fait que les banques soient transmises de façon archaïque de père en fils, avec des enjeux financiers importants, m’offrait une grande liberté. Volontairement, je n’ai pas pris de renseignements afin que la réalité ne tue pas la fiction.

Vous faites dire à Anastasia : « La perfection, on s’en lasse », « Le paradis c’est d’un ennui à la longue ». Et pour vous, le succès est-il ennuyeux à la longue ?

Le succès n’est pas la perfection ! Je fais une grande différence entre la perception qu’on peut avoir de moi, de mes romans très largement vendus dans le monde, et ma réalité. Je me sens comme étant au début de ma carrière et j’ai encore beaucoup de livres à écrire et de progrès à faire. C’est stimulant. Je suis toujours très preneur des critiques. J’espère que les livres que j’écrirai dans cinq ans auront connu une amélioration. Il n’y a pas de formation d’écrivain ! Je ne vois pas le succès comme un fleuve qui coule inéluctablement.

Vous aviez créé, enfant, une revue sur les animaux, vous faites partie du jury « Trente millions d’amis », votre fils s’appelle Wolf. Et vous, si vous deviez être un animal ?

L’ours, parce que c’est un animal totem qui m’a toujours fasciné par sa force. Je suis allé l’observer en Alaska, aux États-Unis, au Canada. La mère ourse s’occupe de ses petits pendant deux ou trois ans, il y a cet apprentissage et cette transmission, ça me parle.

Un Roman qui divise

Notre chroniqueur regrette la complexité d’un récit qui finit par se noyer dans ses incohérences.

Avant toute chose, si vous vous lancez dans la résolution de cette volumineuse énigme, sachez que vous devrez y revenir. Impossible de s’y retrouver à la première lecture. On ne cesse de faire des allers et retours entre le passé et le présent. Comme si Feydeau avait adapté une pièce pour Sulitzer. On est dans une banque suisse où ça valse comme dans un salon bourgeois de la Belle Époque. Tout le monde porte des masques. Au point qu’à la fin du livre on se pince pour y croire. Comment Dicker a-t-il pu se laisser entraîner si loin dans le délire ? Dieu sait pourtant qu’au départ, on évolue dans un cadre paisible. On navigue en grosse limousine de Genève à Verbier, une station de ski pleine de palaces, de Rolex, de visons et tutti frutti helvétiques. Tout se joue la semaine de la désignation du président de la banque Ebezner, la plus vieille institution privée des bords du Léman. A priori, les jeux sont faits : à 41 ans, Macaire Ebezner est donné gagnant par La Tribune. À cette nuance près qu’il est à peu près incompétent alors qu’un de ses directeurs, Lev Levovitch, fait valser les milliards avec une grâce de patineur artistique. Cette base de départ acquise, Dicker nous fait tourner les pages à toute vitesse. Déjà, La vérité sur l’affaire Harry Quebert allait de rebondissement en rebondissement et, une fois attrapé, son lecteur ne le lâchait plus. Même chose pour La disparition de Stephanie Mailer, bien que l’extrême fin ait été tirée par les cheveux. Au départ de L’énigme de la chambre 622, le procédé fonctionne. Sauf que, parvenu à la page 300, l’auteur n’a plus aucune machette pour tailler dans la jungle des contradictions qui faisaient le suc du récit. Entre les calculs du conseil d’administration, les intrigues des services secrets suisses, les rivalités amoureuses, les coups bas et les trahisons, Joël Dicker heurte le mur de plein fouet. Blocage complet. C’est arrivé souvent à Molière. Il s’en fichait bien. Du moment qu’il avait fait rire pendant deux heures, il confiait les deux dernières minutes à un deus ex machina. Mais Dicker, lui, refuse de s’avouer battu. Pendant les dernières quarante pages, il tente de nous convaincre que son histoire tenait debout. Résultat : son thriller se transforme en exercice de haute voltige avec, au final, une chute… mortelle. Pour l’auteur. — Gilles Martin-Chauffier, Paris Match

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