Le Kraken veut gagner… avec les coudées franches

Tout repêchage qui se respecte, à tous les échelons, et ce, depuis probablement la découverte du feu, comporte trois catégories de sélections : les évidentes, les audacieuses et celles qui sont plus difficiles à déchiffrer, voire à justifier.

Ron Francis, directeur général du Kraken de Seattle, a fait honneur à la tradition en procédant au repêchage d’expansion qui a donné à son équipe ses 30 premiers joueurs, choisis au sein de toutes les autres équipes du circuit (sauf Vegas).

Tous les noms avaient été révélés mercredi matin sur les réseaux sociaux. Néanmoins, la direction du Kraken, la LNH et ses diffuseurs officiels ont joué le jeu jusqu’au bout en dévoilant les joueurs un à un, en soirée, dans une télédiffusion soporifique qui offrait, au moins, un point de vue fabuleux sur la 32e ville s’étant jointe à la ligue.

Mark Giordano constitue sans conteste la grande vedette de cette nouvelle franchise. À 37 ans, l’ex-capitaine des Flames de Calgary est, de loin, le joueur le plus expérimenté du groupe.

L’un des athlètes les plus élégants de sa profession, le défenseur, chandail bleu sur le dos, s’est présenté à Seattle afin de prendre un premier bain de foule avec ses nouveaux partisans. Il n’a toutefois pas caché que les 24 heures qui s’étaient écoulées depuis qu’il avait appris qu’il quittait les Flames n’avaient pas été de tout repos.

On ne saurait le blâmer, lui qui a disputé ses 949 matchs dans la LNH à Calgary. Or, « après le choc, j’étais emballé d’arriver ici et de voir la ville », a-t-il souligné. Au public réuni pour le dévoilement, il a même rappelé, sourire aux lèvres, qu’il était repêché pour la toute première fois de sa carrière – pas même dans les rangs juniors. « Merci au Kraken pour ça ! », a-t-il lancé, bon joueur.

Promesses

Giordano, dont on peut deviner qu’il sera nommé capitaine si on décide d’en désigner un dès la première année, dirigera une brigade défensive qui n’a pas les allures d’une équipe d’expansion. Jamie Oleksiak, Adam Larsson et Vince Dunn devraient compléter le top 4, alors que Jeremy Lauzon, Haydn Fleury et Carson Soucy semblent les mieux placés pour combler les postes restants. À moins que des transactions ne les envoient sous d’autres cieux d’ici l’automne.

Vantant un groupe « prometteur », Oleksiak s’est enthousiasmé de rejoindre une brigade lourde qui, promet-il, n’hésitera pas à utiliser son physique. « C’est ce dont une équipe a besoin pour gagner des matchs serrés », a-t-il fait valoir.

L’équipe réunie par Ron Francis rappelle « à quel point il y avait beaucoup de bons joueurs disponibles », a renchéri Giordano.

Malgré l’enthousiasme du vétéran, ça s’annonce pas mal plus mince en attaque. Yanni Gourde et Jordan Eberle sont certainement les marqueurs les plus dynamiques devant une brochette de joueurs traditionnellement associés à des troisièmes trios. Certains peuvent faire un peu mieux – Joonas Donskoi, Calle Jarnkrok, Jared McCann, Brandon Tanev et Mason Appleton… D’autres boucheront des trous, s’ils jouent.

Le gardien Chris Driedger, en point de presse, a même avancé que le travail du Kraken en défense et en désavantage numérique serait au cœur du succès de cette jeune franchise.

Parenthèse sur Gourde : on a appris mercredi qu’une opération subie plus tôt cette semaine lui ferait rater les premières semaines de la saison 2021-2022.

Driedger, justement, fait partie des quelques coups d’audace de Ron Francis. Son nouveau partenaire Vitek Vanecek et lui ont tous deux connu une bonne saison en 2021. Mais à respectivement 27 et 25 ans, ils ne totalisent que 70 départs dans la LNH. On est loin des Golden Knights et de Marc-André Fleury en 2017.

Optimiste, Driedger a indiqué qu’il ne s’en faisait pas vraiment avec les attentes qu’on plaçait à son égard. Après un long parcours dans les ligues mineures et un passage de deux saisons chez les Panthers de la Floride, il devrait se voir confier un premier rôle de gardien numéro 1 dans la LNH. Son mantra : la « constance ».

Doutes

Malgré son inexpérience, le duo Driedger-Vanecek semble faire l’unanimité chez les observateurs. Par contre, d’autres choix de Ron Francis laissent dubitatif.

Le DG a eu de bons mots pour Carsen Twarynski. Mais alors que les Flyers de Philadelphie avaient rendu disponibles James van Riemsdyk et Jakub Voracek, très coûteux il est vrai, mais également Justin Braun, Shayne Gostisbehere et Robert Hagg, la sélection de cet attaquant a provoqué une vague continentale de froncements de sourcils. À 23 ans, Twarynski n’a disputé que 22 matchs dans la LNH, récoltant un seul point dans l’intervalle.

Dans la même veine, les Sharks de San Jose avaient, sur papier en tout cas, mieux à offrir qu’Alexander True. Et les Blackhawks de Chicago avaient assurément des cibles plus évidentes que John Quenneville, choix de premier tour de 2014 déchu.

Flexibilité budgétaire

Quelques remarques s’imposent ici. L’exercice lui-même impose des choix dans différentes fourchettes de talent et de rôles à jouer, puisque malgré 30 sélections, seulement 23 joueurs seront de la formation pour le premier match de l’histoire du club, le 12 octobre prochain.

Certains joueurs sont donc d’emblée destinés à la Ligue américaine, et d’autres seront échangés au cours des prochains jours, voire des prochaines heures. En fait, au moment où le vaillant lecteur parcourra ces lignes, certains joueurs n’appartiendront peut-être déjà plus au Kraken. Toutes les transactions réalisées après que la direction de l’équipe eut remis sa liste de sélections à la LNH, mercredi matin à 10 h, ne seront révélées que ce jeudi à 13 h.

Ce que l’on sait, par contre, c’est qu’aucune entente préalable au repêchage – votre bon vieux side deal – n’a eu lieu. Cela, en soi, est une surprise. Car en 2017, le soir du repêchage qui a donné vie aux Golden Knights, pas moins de 10 ententes avaient été annoncées.

Cette fois, le prix à payer pour « sauver » des joueurs de qualité était trop élevé, ont témoigné certains administrateurs de la LNH, notamment Brad Treliving, directeur général des Flames, qui a justifié ainsi le fait qu’il ait dû se séparer de son capitaine des huit dernières saisons.

Quelques échanges ont eu lieu après la sélection, a révélé Francis. « Moins qu’on pourrait le penser », a-t-il précisé.

Le DG, a-t-on compris, a volontairement levé le nez sur des vedettes disponibles, mais dont le salaire élevé (Vladimir Tarasenko), voire pharaonique (P.K. Subban, Carey Price), ne concordait pas avec son plan de match. Lequel plan est ouvertement basé sur la flexibilité budgétaire, comme en témoigne le large coussin (presque 30 millions) que s’est gardé Francis sous le plafond salarial, appelé à demeurer fixe à 81,5 millions jusqu’à nouvel ordre.

Dans ces circonstances, on a néanmoins cherché à mettre la main sur « les meilleurs joueurs possibles », dans le double objectif de présenter une équipe compétitive dès la saison 1, mais également « de bâtir pour l’avenir », ce qu’on fera par le truchement du repêchage d’entrée et du développement des joueurs. Gagner, sans compromettre l’avenir, et ce, en gardant les coudées franches.

Afin d’atteindre le premier objectif, Francis a déjà promis qu’il pourchasserait des joueurs autonomes sans compensation lorsque le marché s’ouvrira, le 28 juillet.

Il lui reste encore beaucoup de travail avant que le Kraken surgisse des eaux. Mais une chose est déjà claire pour cette équipe : elle ne compte pas faire de vieux os au fond du classement.

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