Politique de gestion des abus et du harcèlement

« Ça vient enlever un poids »

Les athlètes et les fédérations sportives accueillent favorablement la nouvelle politique de gestion des abus et du harcèlement présentée par Québec

Au bout du fil, Gail Kelly hésite. « Ça fait en sorte que notre sortie aura eu de l’ampleur… Ils ont agi… Je m’excuse, les mots me manquent ! », lance-t-elle dans un éclat de rire.

Gail Kelly était heureuse quand La Presse l’a jointe. En juin 2018, en compagnie de trois autres victimes de l’ancien entraîneur de ski Bertrand Charest, elle avait pris la parole pour demander, entre autres, qu’un acteur indépendant puisse recevoir les plaintes faites à l’intérieur des fédérations sportives.

Vendredi, sa demande a été exaucée. La ministre déléguée à l’Éducation et ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, a annoncé la mise en place d’une politique de gestion des cas d’abus et de harcèlement. Cette politique inclut notamment la nomination d’un « officier indépendant » des plaintes.

« En tant qu’ex-athlète, ça me fait un baume, avec l’histoire que j’ai vécue, affirme Mme Kelly. On va pouvoir apporter quelque chose de positif. On a été écoutées, mais pas seulement écoutées. Ils ont agi. »

« Ça me sécurise, en tant que mère de trois enfants, de savoir qu’il y aura un processus d’indépendant, en plus d’un financement. »

— Gail Kelly, ancienne skieuse et victime de l’ex-entraîneur Bertrand Charest

Éviter les conflits d’intérêts

L’idée derrière l’annonce de vendredi : éviter que, comme l’a bien décrit le directeur général de Hockey Québec, Paul Ménard, des victimes doivent « faire une plainte de hockey à des gens de hockey ».

L’officier indépendant pourra recevoir des plaintes d’athlètes de toutes les fédérations sportives. Il aura notamment le pouvoir d’exclure un possible agresseur, le temps que les procédures suivent leur cours, et devra aussi alerter les autorités policières ou la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) « pour une situation qui touche un mineur, que ce soit une agression ou de la négligence », a expliqué la ministre Isabelle Charest.

Les fédérations seront libres de faire appel ou non à l’officier indépendant. Si elles ne le font pas, elles pourront avoir leur propre mécanisme, « mais devront prouver que c’est un mécanisme indépendant. Nous, on leur donne un “clés en main” qui va assurer l’impartialité, la compétence et la transparence », a fait valoir Isabelle Charest.

La dénonciation à l’intérieur même de la fédération est souvent très difficile. Gail Kelly en sait quelque chose, elle qui, avec deux autres victimes de Bertrand Charest, avait poursuivi Canada Alpin, une situation qui s’est finalement réglée à l’amiable.

« Souvent, quand on porte plainte, la fédération est biaisée parce qu’elle n’a pas un regard indépendant, rappelle Mme Kelly. La fédération gère l’athlète, mais la décision est aussi basée sur : “Est-ce que je vais pouvoir retrouver un bon entraîneur, quelqu’un d’aussi performant ?” C’est ce qui arrive quand ça se fait à l’interne. Il y a trop d’enjeux. Ça n’avait aucun sens que ça se règle à l’intérieur même de la fédération. »

« Ce qu’on entendait, et j’ai gravité dans le monde du sport quelques années, c’est qu’on ne portait pas plainte parce qu’on avait peur des représailles, parce que ceux qui traitaient les plaintes étaient impliqués directement dans le sport, a ajouté Isabelle Charest. Pour un athlète, ça pouvait être une perception ou une crainte : “Je vais être écarté de l’équipe.” »

« Maintenant, le mécanisme est complètement à l’extérieur de la fédération. Ça va générer beaucoup de confiance des athlètes, et pour les fédérations aussi. »

— Isabelle Charest, ministre déléguée à l’Éducation et ministre responsable de la Condition féminine

Les fédérations satisfaites

Évidemment, les athlètes vont saluer la mise en place d’un tel processus. Mais pour les fédérations aussi, c’est un soulagement.

« Un jeune, une jeune qui est dans un club ne sait pas toujours comment porter plainte, par qui il sera entendu. Là, on a un processus indépendant, souligne Mathieu Chamberland, directeur général de Soccer Québec. Ça ne veut pas dire qu’il ne l’était pas. Mais ça vient mettre un cadre pour tout le monde. »

« Les administrateurs reçoivent ces plaintes et parfois, ils ne savent pas comment réagir. Ça vient leur enlever un poids. »

— Mathieu Chamberland, directeur général de Soccer Québec

Même son de cloche chez Hockey Québec.

« Quand on reçoit une plainte, c’est sûr qu’on s’informe, qu’on consulte, mais ça monopolise du monde, rappelle Paul Ménard, le DG de l’organisme. On est quand même en mesure d’aller chercher l’information dont on a besoin. On fait appel à Sport’Aide, qui était déjà un gros plus pour nous et les autres fédérations. On avait déjà une politique contre le harcèlement. On n’était pas démunis. On avait du matériel, un registre de plaintes. Mais il y a des fédérations qui n’ont pas autant de ressources. »

L’annonce de vendredi a été accueillie de façon très positive par les différents intervenants contactés par La Presse. Les yeux se tournent maintenant vers le gouvernement fédéral, afin de voir ce qui sera fait pour les athlètes sous la juridiction de fédérations nationales, même si on assure que la politique de gestion des abus leur sera aussi accessible.

« Il y a toujours place à l’amélioration. Mais c’est vraiment un pas dans la bonne direction, lance Gail Kelly. Il ne reste plus qu’au fédéral à emboîter le pas. »

De l’espoir pour les jeunes sportifs ?

La ministre Isabelle Charest a pris soin, dans ses remarques d’ouverture, de rappeler que « c’est une priorité pour [elle] que l’on puisse reprendre nos activités sportives préférées le plus rapidement possible ». Cela dit, la demande faite jeudi par le premier ministre du Québec, François Legault, pour un « confinement volontaire » d’une semaine avant et une semaine après Noël, peut sembler contradictoire avec le souhait d’un assouplissement des règles pour les sportifs. Est-ce à dire que les parents doivent faire leur deuil d’une reprise du sport pour leurs enfants d’ici au début janvier ? « Je ne fais pas mon deuil, je n’ai pas abdiqué, les travaux se poursuivent et il y a des adaptations encore possibles, a assuré Mme Charest. Ça dépend toujours du profil épidémiologique. On continue à travailler avec la Santé publique. » Mme Charest a aussi laissé entendre que les plus jeunes pourraient être priorisés, en cas de réouverture. « Il y a des travaux qui se font dans cette direction-là. On sait que pour les plus jeunes, c’est encore plus difficile à conceptualiser. On a en tête que la clientèle jeune est touchée par la situation. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.