Renard, repose en paix, je me souviens

Nous n’avons pas de droit de regard sur la sphère d’intimité des défunts et de leurs proches dans le deuil.

C’est à ça que j’ai pensé lorsqu’ont été dévoilées mercredi les circonstances du décès de Karim Ouellet. Bien sûr, la notion de deuil n’est pas que privée lorsque décèdent des artistes chéris par toute une population. Ces artistes font partie intégrante de nos vies grâce à leur œuvre. Nous jouissons de leur générosité à travers nos écouteurs, notre radio, notre téléphone ou notre écran de télévision.

Nous entretenons donc une relation spéciale avec nos artistes chouchous parce qu’ils nous font vibrer au gré de leurs prestations entraînantes ou attendrissantes. Notre attachement envers ces artistes, même ceux que nous n’avons jamais rencontrés, est donc bien réel, tout comme l’est notre deuil lorsqu’ils décèdent.

Mais n’oublions pas que les artistes, bien au-delà d’être des personnalités, sont d’abord et avant tout des personnes. Des personnes qui, comme vous et moi, ont une vie plus complexe que les quelques morceaux dévoilés dans un album, les entrevues à la télé ou les publications sur Instagram.

La vie de ces personnes, comme la nôtre, est d’abord et avant tout intime. Elle compte de plus des proches, famille et ami.e.s, qui n’admirent pas que la personnalité.

Avant tout, elles ont au gré du temps vécu nombre de hauts et de bas en relation avec la personne. Ça aussi, ça relève de l’intimité.

Toute la vie de l’artiste n’est donc pas d’intérêt public. Et il en va de même à la suite de son décès. Il me semble donc qu’un certain degré de pudeur est de mise, non seulement pour laisser le défunt reposer en paix, mais aussi pour respecter le processus de deuil de ses proches, qui souffrent au-delà d’avoir perdu leur artiste favori. La sphère d’intimité du défunt artiste et de ses proches ne nous appartient pas, et pas même dans les circonstances qui nous choquent. C’est ce qu’a notamment exposé Chantal Guy dans sa plus récente chronique, une lecture magnifique⁠1.

En tant que public, si nous avons connu l’artiste de son vivant à travers son œuvre, il me semble qu’il nous appartient plutôt, après sa mort, de garder vivants cette œuvre et les messages qu’elle véhicule. Que dire, donc, au sujet de l’œuvre de Karim Ouellet ?

Les prochaines lignes sont largement insuffisantes pour commenter exhaustivement le génie musical du renard. Il me vient tout de même à l’esprit de souligner spécifiquement, en ce jour de fête nationale, que cet artiste issu de l’immigration aura fièrement porté l’étendard québécois en chantant la parole francophone d’une façon exceptionnelle.

De plus, alors que la devise de notre nation est « Je me souviens », Karim Ouellet aura aussi souligné notre devoir de nous souvenir de la colonisation et de l’esclavagisme ayant sévi au Québec :

« 400 ans d’histoire

6 millions de raisons

de nous faire oublier de croire

et puis se souvenir

C’est tout ce que j’ai peur de devenir

Quand on y pense 10 minutes

L’ignorance diminue »

Ces paroles composent le refrain de la chanson Qc History X, une collaboration entre Karim Ouellet et le rappeur et historien Webster.

Cette chanson nous rappelle des faits historiques du Québec peu enseignés au sein de nos institutions, dont les figures marquantes issues des communautés noires.

Jackie Robinson. Oliver Jones. Oscar Peterson. Comme dit Webster dans cette chanson : « Trop de héros oubliés qui ont contribué à notre passé, [m]ais peu veulent le souligner ». Souvenons-nous, donc. Mais comment ?

Cher Jackie, un documentaire du réalisateur Henri Pardo, vient tout juste d’arriver en salle, justement. Ce film adopte la forme d’une lettre destinée à Jackie Robinson, joueur de baseball ayant commencé sa carrière professionnelle à Montréal et devenu le premier homme noir ayant joué dans la Ligue majeure de baseball américaine. Racontant la réalité des communautés noires habitant le quartier de la Petite-Bourgogne, Cher Jackie dresse un parallèle pertinent entre les époques, révélant des faits historiques méconnus, félicitant la force des gens de la Petite-Bourgogne et dénonçant les inégalités raciales ayant sévi et sévissant encore à Montréal.

Il me semble aussi pertinent de saluer la qualité de l’émission Décoloniser l’histoire, offerte sur le site web de Télé-Québec, qui présente 10 chapitres méconnus de l’histoire québécoise et canadienne du point de vue des personnes autochtones, noires et racisées.

Garder Karim Ouellet vivant peut se manifester de multiples façons, et il serait réducteur de limiter l’œuvre de cet artiste à des messages antiracistes. Cela dit, en ce jour où on célèbre le Québec, il me semble à propos d’inclure l’exercice de mémoire auquel nous convie l’artiste dans la chanson Qc History X. Diminuer notre ignorance eu égard aux traitements réservés aux personnes noires et autochtones dans la province, c’est aussi ça, « je me souviens ».

1. Lisez la chronique de Chantal Guy : « Sommes-nous seuls au monde ? »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.