Ce que Montréal ne comprend pas

Lévis — Comme il est arrivé avec une heure et demie de retard, et comme il arrivait de Québec, j’ai dit au maire de Lévis qu’il n’avait pas besoin d’en faire autant pour prouver la nécessité d’un tunnel entre les deux villes.

À 69 ans, Gilles Lehouillier ronronne de bonheur politique. Réélu avec 74 % d’appui l’an dernier après deux mandats, il est devenu l’allié clé du gouvernement Legault dans la région de Québec.

Oh, bien sûr, cet ancien et bref député libéral (2008-2012) ne prend pas position. Mais comme le dit le candidat Bernard Drainville, la question de l’urne à Lévis, c’est le troisième lien. Et le maire Lehouillier ne se gêne pas pour dire que le projet de tunnel de la CAQ est « spectaculaire ».

Le Parti conservateur, représenté par une de ses anciennes conseillères municipales, Karine Laflamme, est en deuxième position ici. Il propose plutôt des ponts et une autoroute traversant l’île d’Orléans. Mais « toucher à l’île d’Orléans, site patrimonial, ça va être une bataille terrible », dit le maire.

Québec solidaire est contre un nouveau lien. Le Parti québécois, hier encore opposé, parle d’un lien de transports en commun. Les libéraux préfèrent éviter le sujet.

Bref, devinez pourquoi le maire était aussi souriant en accueillant François Legault samedi, et devinez pour qui ce maire neutre va voter ?

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Ce qu’on ne mesure pas à Montréal, c’est à quel point cette ville de 150 000 habitants est en ébullition. Septième en importance au Québec – maintenant devant Saguenay –, sa population croît plus vite que celle des autres grandes villes, selon l’Institut de la statistique. L’économiste Pierre Fortin a mesuré que la région de Québec est celle qui a connu la plus forte croissance du PIB de toutes les régions métropolitaines au Canada. Et Lévis compte dans l’équation, même si elle est trois fois plus petite que Québec.

Dans un des parcs industriels, on peut voir pousser un des plus gros projets technologiques au Québec. C’est la première phase de huit de l’entreprise QScale, qui y construit un centre de calculs avec des « superordinateurs ». Un investissement de 1 milliard. On y adjoindra des serres de tomates et de fruits, chauffées avec la chaleur des ordinateurs.

À l’autre bout de cette municipalité qui s’étale sur 55 km, le chantier maritime connaît une nouvelle vie.

« Si la Davie est reconnue d’ici décembre comme partie de la stratégie canadienne de construction navale, et c’est presque certain à 100 %, on parle de 18 milliards de contrats. Les gens même ici ne réalisent pas ce que c’est. Ce sera comme l’aérospatiale à Montréal. On va attirer énormément de main-d’œuvre, avec de bons salaires. »

— Gilles Lehouillier, maire de Lévis

Gilles Lehouillier sait ce que ça veut dire. Son père, son frère, ses amis ont travaillé à la Davie, dans le temps où ce bout de la ville s’appelait Lauzon.

La ville ouvrière a fusionné en 1986 avec Lévis, où vivaient davantage des cols blancs, employés de bureau chez Desjardins, fonctionnaires à Québec.

Microsoft a acheté l’an dernier l’ancien terrain de golf de Charny (ancienne ville fusionnée), un immense espace qu’elle entend utiliser pour ses services de stockage de données. Elle a fait plusieurs autres acquisitions dans la région de Québec, d’ailleurs.

« Au fond, vous voyez la ville de moins en moins comme une banlieue-dortoir de Québec ? »

Oh que ma question a plu au maire.

« C’est en plein ça ! Notre ville génère sa propre activité économique. »

Quelle ne fut pas sa surprise (et sa joie secrète) de voir que pour la première fois de son histoire, Lévis a connu un « solde migratoire positif » avec Montréal !

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Lévis est un amalgame disparate de 10 municipalités, dont l’occupation principale va de l’industrie lourde à l’agriculture. Plus de 70 % du territoire est zoné vert et le restera, assure le maire. On trouve sur le territoire la « Plée bleue », une immense tourbière également réserve écologique. Elle a été préservée moins par vision environnementale que par impossibilité d’y construire quoi que ce soit. Mais c’est une fierté locale. Comme les parcs urbains le long des rivières Chaudière et Etchemin et ce que le maire appelle le « lieu identitaire » : le quai Paquet. Tout le secteur de la traverse a été réaménagé, on a construit une nouvelle gare, avec jets d’eau, etc.

Il me montre sur la carte un périmètre de densification urbaine, comme pour contrer l’argument de l’étalement urbain causé par le troisième lien. « On a de la place pour 25 000 unités d’habitation. On prévoyait 800 par année, mais c’est 2000. » Tout ça sans dézoner.

Mais avec une nouvelle autoroute entrant au centre de Québec, l’étalement ne sera pas tant à Lévis ; il reste la Beauce, tout juste au sud, et toute la Rive-Sud.

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« Qu’est-ce que les Montréalais ne comprennent pas ?

— Ils devraient comprendre qu’on est en rattrapage. Le gouvernement a une obligation d’équité dans les infrastructures. »

On devine que le concept du Grand Québec « deuxième métropole » promu par le gouvernement Legault le fait fondre de plaisir. Pour lui, la région au Québec qui connaîtra la plus grande croissance est celle de Québec – en incluant la Beauce.

Il me parle de « l’indice du bonheur », apparemment très élevé ici.

« Attention, ç’a l’air bête, mais je me suis aperçu avec cette affaire d’indice de bonheur là, de sentir que la communauté est heureuse, dynamique, fière, ça amène des investissements. C’est fou ce que je te dis là !

« Si ta communauté ne croit pas en l’avenir, si les gens décrivent ta ville négativement, est-ce que tu penses sincèrement que les gens vont être intéressés à la développer ?

 — Parlez-vous de Montréal, là ?

Il ne mord pas à l’hameçon.

— Je parle en général. J’aime Montréal. Je trouve que c’est une belle ville. Ce que je dis, c’est qu’on a le plus gros score de croyance en l’avenir des grandes villes du Québec. »

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Après ce portrait enthousiasmant, je suggère au maire qu’il n’aura plus besoin d’un troisième lien, puisque la ville sera autonome. Il ne l’a pas vraiment trouvée drôle. Les déplacements sont encore aux deux tiers de gens de la Rive-Sud vers Québec.

Pour lui, il est « certain à 100 % » que le troisième lien se fera. Non seulement parce que les deux ponts sont au maximum de leur capacité, mais parce qu’ils sont vieux. Et il y a ce fameux « fer à cheval » : le centre de Lévis est loin du pont, et le pont est loin du centre de Québec.

Avec le tracé proposé par le gouvernement, « on relie les deux centres-villes en 10 minutes. Wow. Y as-tu pensé ? Toi, tu restes à Sainte-Marie-de-Beauce. Tu dis : OK je vais aller voir, je vais parler d’un vieux groupe que je connais, Led Zeppelin, à l’amphithéâtre. Tu viens ici. Stationnement incitatif. Pfiou. T’embarques en dessous, mon ami, 10 minutes. T’es rendu. T’attends pas une heure ! Le tour est joué. »

Il refuse de se décrire comme un nouveau converti, mais jusqu’en 2017, il favorisait un service rapide par bus (SRB) en lien avec Québec. Il a finalement tourné le dos au projet, ce qui a mis en furie Régis Labeaume. C’est là que le troisième lien promu par plusieurs animateurs de radio est devenu un enjeu politique majeur, promis en 2018 par la CAQ.

Les études, explique-t-il, montraient que le SRB n’allait pas alléger la circulation ou les temps de déplacements, en plus de coûter trop cher. Inutile, quoi.

« Tu restes toujours pogné avec le fer à cheval ! »

Parlant d’études, ce serait bien de voir celles sur le troisième lien, histoire de convaincre les sceptiques…

« Il va y avoir un examen du BAPE [Bureau d’audiences publiques sur l’environnement], on va tout voir ça là », dit le maire, l’air de dire : arrêtez donc de vous énerver avec les détails, l’affaire est réglée.

Son indice de bonheur à lui aussi est vraiment très élevé, pas besoin d’étude.

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