La messe païenne de Marc Labrèche

À l’approche de la fête nationale, Marc Labrèche pense à ses morts. Morbide, comme état d’esprit ? Le porte-parole en appelle plutôt au devoir de mémoire. Conversation poético-mystique, et prévisiblement échevelée, avec le comédien et animateur, sur la nature spirituelle de cette célébration collective.

En 1975, lors de cette mythique Saint-Jean sur la montagne durant laquelle Ginette Reno enjoignait au Québec de se projeter un peu plus haut, un peu plus loin, Marc Labrèche avait 14 ans et habitait avec sa mère dans une tour de 18 étages sur le chemin de la Côte-des-Neiges, devant le cimetière du même nom. Sous son balcon s’étalaient les pierres tombales.

Joyeux, comme décor… Le jeune sexagénaire rit. « Mais ça correspondait à mon état méditatif du moment », se remémore le comédien, joint alors qu’il se trouvait derrière le volant, en route vers Québec, où il déclamera ce jeudi soir sur les Plaines un discours patriotique, aux côtés de Salebarbes, Richard Séguin, Marjo, Sara Dufour, Florent Vollant, Mélissa Bédard, Jérôme 50, Laura Niquay, Breen Leboeuf, Scott-Pien Picard et Lou-Adriane Cassidy.

Il déballe la suite de son histoire d’adolescence avec dans la voix cette petite musique qu’on lui connaît, celle du doux délire. « Derrière la butte de pierres tombales qui étaient devant moi s’élevaient les clameurs d’une foule et les voix des grands de ce monde réunis sur scène au nom de la patrie. Et je me suis dit : “Ça y est. Les morts se réveillent pour venir me chanter quelque chose.” C’était une expérience presque vaudoue, mais bon, je lisais beaucoup Castaneda [écrivain associé au chamanisme] à ce moment-là, j’ai peut-être mêlé les références. »

Que ces visions dignes du réalisme magique soient le fait de ses lectures ou d’un patriotisme aussi bourgeonnant que mystique, peu importe. Le grand blond demeure à ce jour habité par une conception spirituelle de cette fête.

« Il y a quelque chose d’une messe païenne dans ces rassemblements, et ça m’enchante pour vrai. Je suis souvent ému aux Saint-Jean, ému du mouvement de la masse vers quelque chose de commun. Et j’en profite pour parler à mes morts. »

— Marc Labrèche

Parler à ses morts ? Han ? La conversation s’était amorcée sur ce ton typiquement Labrèche, tout en vrilles poético-absurdes, mais prend soudainement un tour plus grave. « Cette fête-là est liée pour moi à un devoir de mémoire, oui. C’est peut-être ça, ma définition du patriotisme : c’est le souvenir, la reconnaissance de ceux qui étaient là avant nous, qui ont vaincu les épreuves, qui ont construit ce qu’il y avait à construire. »

« Et la fête a un sens d’autant plus particulier cette année, après ce qu’on a traversé, poursuit-il. Il y a des gens qui ne pourront pas fêter, qui ne se seront pas rendus à aujourd’hui et c’est en leur mémoire qu’on peut se permettre de célébrer. C’est pour eux qu’il faut continuer de vivre. »

L’amour vivant

En 2014, sur la scène du gala des Gémeaux, Marc Labrèche se fend d’un de ses discours les plus limpidement politiques en carrière. « C’est beau, le talent ! », lance-t-il d’abord. « Amenez-moi du talent ! Donnez-moi un pays, seigneur, donnez-moi un pays ! Jean-Martin Aussant, reviens ! On en a, de la bière ! » Ce coup de chapeau au militant souverainiste, alors en exil en Angleterre, lui était « sorti spontanément », se rappelle-t-il aujourd’hui.

S’il croit encore au projet de pays – « même si je sais que c’est passé de mode » –, Marc Labrèche y voit désormais moins une finalité qu’un horizon vers lequel tendre.

« Si on l’a, le pays, tant mieux, mais ce que ce projet veut dire, pour moi, c’est de continuer de grandir, de se réaliser, dans toute cette ouverture qu’on prétend avoir face aux gens venus d’ailleurs. La vraie souveraineté, pour moi, elle est là, même si, après, il y a aussi des considérations plus techniques, qui ne sont pas à négliger si on voulait y penser pour vrai. »

— Marc Labrèche

L’hôte de Cette année-là souligne néanmoins la nature inclusive de cette fête, à laquelle sont conviés tous les Québécois, qu’ils cochent oui ou qu’ils cochent non. « Notre langue aux mille accents », telle en est d’ailleurs la thématique, bien choisie pour cet animateur qui compte parmi ceux qui font le mieux resplendir la langue de Leloup. Il existe même une sorte de petit lexique Labrèche, au cœur duquel des mots comme « bassin » ou « organe » possèdent à eux seuls le pouvoir d’engendrer les rires.

« Ça ajoute au plaisir de communiquer, d’avoir le choix entre plusieurs façons de dire les choses. S’il y a plusieurs façons de dire “Je t’aime”, ça peut rendre l’amour plus vivant, plus pétillant, ça permet de sortir de la quotidienneté. J’éprouve de plus en plus de plaisir à essayer d’utiliser le mot le plus exact pour dire les choses, dans la banque que j’ai, qui n’est pas aussi riche que je le voudrais. »

Connaître sa langue, en somme, est un formidable moyen de se connaître soi-même. « Ça donne des outils pour se sortir des spleens qui peuvent nous assaillir, de constater qu’il y a une façon de les dire, et donc, au bout du compte, de les vivre. Ça me sort de mes petits états égocentriques, ça me libère. Les mots me sortent de moi-même. »

Et son organe ?

Ne comptez malheureusement pas sur Marc Labrèche pour pousser la note jeudi soir. « Je n’ai pas l’impudence d’aller ainsi m’offrir alors que je serai entouré d’aussi beaux organes. » Sa toune de fête nationale ? « Déjà, quand il y a du psychédélique qui se manifeste, j’ai tendance à aimer ça. Lindberg me permet de traverser plusieurs états en même temps, de visiter plusieurs pays, dont le mien. »

Un duo réunissant Lou-Adriane Cassidy et Marc Labrèche, autour du texte lysergique de Claude Péloquin, ce serait pas mal, non ? « Il faudrait demander à Mademoiselle Cassidy, qui accepterait sans doute par élégance, parce qu’elle est très généreuse, mais je ne voudrais pas qu’elle foute en l’air une si belle carrière. »

La conversation s’achève, Marc arrive bientôt à Québec. Les questions du journaliste ne lui ont pas fait rater sa sortie, toujours ? « Pas du tout. J’avais les yeux fermés tout du long et je suis encore dans la bonne direction. J’ai probablement été guidé par les anges ou par Castaneda. Ou par Jean-Martin Aussant. »

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