Le Festival de la BD d’Angoulême de 2021 annulé

L’édition de 2021 du Festival international de la bande dessinée à Angoulême est annulée en raison de l’épidémie de COVID-19, ont annoncé vendredi les organisateurs. Ce festival, qui se tient traditionnellement fin janvier, a renoncé à une édition grand public exceptionnelle en plein air fin juin 2021, a expliqué la direction dans un communiqué. Par conséquent, l’organisation du festival a pris la décision de donner rendez-vous à ses fidèles au début de l’année 2022, avec une 49e édition qui aura lieu du 27 au 30 janvier. — Agence France-Presse

Bande dessinée

Philippe Girard : dans la tête de Leonard Cohen

Ces jours-ci, Philippe Girard enchaîne les entrevues comme ça ne lui était jamais arrivé depuis ses débuts.

Un agenda de premier ministre, dit-il un peu éberlué après un entretien avec le Rolling Stone France. L’objet de cet émoi ? La publication de Leonard Cohen – Sur un fil, chez Casterman, biographie illustrée du légendaire poète et chanteur québécois (1934-2016). Une tâche ardue qu’il a peiné à achever, souvent sur le bord de tout abandonner. « Si je ne l’avais pas autant aimé, je n’aurais pas été capable de donner tout ça. »

L’artiste l’a marqué, autant que David Bowie, à une période charnière de sa vie. Curieux hasard, il a croisé le Montréalais, sans le reconnaître, tout près du parc du Portugal, que Cohen fréquentait, pas loin de chez lui. Un peu plus tard cette journée-là, il achète le magistral The Future, qu’il a écouté « mille fois ».

Ç’a été une porte d’entrée dans son œuvre. Les autres albums suivent, les romans aussi : « The Favourite Game et Beautiful Losers, que j’ai trouvé super. » Il connaît superficiellement les grandes lignes de son parcours – son combat contre la dépression, ses dépendances (Cohen brûle la chandelle par les deux bouts), ses déconvenues pécuniaires, dont celle qui le ruine après une escroquerie.

À 74 ans, le chanteur entreprend donc une tournée, en 2009, qui passe par Québec, afin de se refaire une santé financière. Philippe Girard voit son idole pour la première et dernière fois sur scène. C’est là que se produit le premier déclic qui allait le mener vers Sur un fil.

« Après deux, trois chansons, il dit : “Si j’avais su que vous m’aimiez autant, je serais venu avant.” Ce fut un choc. J’ai réalisé que, peut être, comme [Anglo-Montréalais], Cohen avait souffert d’un déficit d’affection chez lui. »

— Philippe Girard, en entrevue téléphonique

En 2011, de passage à Los Angeles, Girard feuillette l’annuaire. « Surprise : j’ai vu son adresse et son numéro de téléphone. Je n’en revenais pas. » Pas étonnant : si on google cette adresse, on peut le voir sur la photo assis sur une chaise longue avec son chat. Preuve de son humilité : « Il a traversé l’existence sans se cacher. »

Au moment de la mort de Cohen, en 2016, Girard s’attend à la publication d’une biographie à la va-vite « pour capitaliser sur sa mort, avec un ramassis de clichés… Le livre ne sortait pas. À un moment donné, je me suis dit : “OK, je vais le faire et je vais essayer de bien le faire.” »

Cette succession de déclics le conduit à entreprendre la rédaction de cette bédé de 114 pages, véritable ode à Cohen, de ses études à l’Université McGill, à la fin des années 1940, jusqu’à son trépas.

Question de synchronicité, de hasard ou simplement pour marquer les cinq ans de la mort de Cohen, un documentaire, un long métrage de fiction et même un disque hommage de First Aid Kit se bousculent au portillon, en plus de Sur un fil. L’occurrence ne se résorbera pas, croit Girard.

« Son œuvre est immortelle. »

— Philippe Girard, en entrevue téléphonique

Elle s’est transmise de génération en génération, phénomène rare, souligne-t-il, avec raison.

N’empêche. Que connaît-on vraiment de l’auteur de Suzanne, d’Hallelujah, de Democracy et de Dance Me to the End of Love ?

Le bédéiste et romancier amorce des recherches exhaustives. Il se rend alors compte qu’« [il] le connaissai[t] mal ». Cohen a beau se raconter en chansons, il ne lève qu’un pan sur sa vie. « C’est comme si ce que je voyais à travers son œuvre me suffisait. J’ai l’impression que pour beaucoup de gens, ce qu’il révélait de lui en entrevue, son humour notamment, c’était suffisant. Et qu’on ne se rendait pas compte que, derrière l’artiste, il y avait un homme qui a mené des combats assez intenses. »

Pas question pour autant de scruter sa vie et de « divulguer des secrets de famille. J’ai senti dans son œuvre qu’il voulait protéger une partie de son intimité. J’ai passé tellement de temps [deux ans] à le dessiner et à me documenter que j’avais des discussions imaginaires dans ma tête avec lui. Tu finis par te sentir comme un “ami” et vouloir respecter son intimité. Je dis certaines choses, mais on peut continuer à vivre avec une part de mystère. »

Le presque trépas d’Adam

Bien sûr, les aventures de Cohen, toujours malheureux en amour, sont largement représentées. Seul accroc à la discrétion pour le reste : le grave accident de son fils Adam, qui laissera ce dernier de longs mois dans le coma.

« Je trouvais cette anecdote importante parce que c’est à ce moment que Leonard Cohen s’est rapproché de ses enfants. C’est quand même un gars qui est né dans les années 1930, qui était pas mal sur la galère, qui voyait ses enfants, mais ne s’en occupait pas beaucoup… » 

« C’est devenu une priorité de s’occuper de sa famille, comme si son personnage de rock star s’était dégonflé et que le père avait pris le relais. […] Je pense que c’est un élément important, que c’est conséquent avec son désir de pousser l’expérience de la normalité jusqu’à s’occuper de ses enfants. Il me semble que ça ajoute de l’épaisseur au personnage. »

— Philippe Girard, en entrevue téléphonique

Philippe Girard a d’ailleurs écrit à Adam Cohen, sans obtenir de réponse. Un bien pour un mal, croit-il, qui lui a donné de la latitude pour son portrait. Par contre, il serait ravi de prendre une bière avec le chanteur, qui a produit les deux derniers albums de son père, You Want It Darker (2006) et le posthume Thanks for the Dance (2019) : « Je vais même la payer ! »

À l’aube de la cinquantaine

Philippe Girard mène une carrière enviable ici et ailleurs, récompensée de nombreux prix et mentions en bédé. Le rock s’est retrouvé dans sa ligne de mire (Lovapocalypse, 2013), la mort rôde dans son œuvre, notamment le très personnel Tuer Vélasquez (2009) et La visite des morts (2010).

Force est de se demander si Leonard Cohen ne représente pas la synthèse de ses créations jusqu’à maintenant. « Manifestement, ça trouve un écho dans mon univers d’auteur. Honnêtement, et c’est un sentiment qui m’a habité du premier jour jusqu’à la fin, j’ai juste voulu faire un livre sur un artiste que j’ai beaucoup, beaucoup aimé. Je n’avais pas d’autre motivation que ça au départ.

« Je l’ai dit tout à l’heure : j’avais cru remarquer que Leonard Cohen avait peut-être souffert d’un déficit d’affection ici, au Québec. En faisant ce livre, je me suis dit que ça allait peut-être lui permettre de recevoir l’affection qu’il n’a pas eue de son vivant. Peut-être dans une couple d’années, avec le recul, je serai capable de le décortiquer. Et sans doute que je suis caché à l’intérieur sur bien des aspects. 

« Tout ce que je voulais, c’est expliquer pourquoi ce gars était tellement intéressant. Rien de plus. »

Une mission noble s’il en est.

Leonard Cohen – Sur un fil

Philippe Girard

Casterman

114 pages

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