Analyse

Dans la douleur

Le gros plan sur le visage de Jake Allen ne laissait aucun doute : ça faisait mal.

Après le premier but du match, le gardien du Canadien a passé un long moment sur le sol. Et quelques minutes plus tard, il est entré au banc. Soirée terminée. On n’en a pas appris bien davantage sur sa situation, mais on se doute que c’est médical, comme l’aurait dit le regretté Pat Burns.

C’est une douleur qu’on présume au « bas du corps » qui a fait grimacer Allen. Mais c’est une tout autre douleur qui a dû défigurer les partisans du Canadien mercredi soir. À tout le moins les courageux qui ont écouté jusqu’au bout cette longue correction qui s’est soldée par un score de 5-1.

« On ne mettra personne au banc des accusés », a prévenu l’entraîneur-chef Dominique Ducharme après la rencontre.

Pas moins de neuf de ses hommes effectuaient un retour au jeu après avoir raté un ou plusieurs matchs en raison d’une blessure ou d’une infection à la COVID-19. Et les rares survivants qui ont échappé au virus ont, comme le reste de l’équipe, été contraints à faire une pause d’entraînement pendant une semaine entière après le jour de l’An.

Va donc pour l’argument de la rouille. Mais il n’y a pas que ça.

Deux éléments ont sauté aux yeux durant cette rencontre.

D’une part, l’écart titanesque de talent entre les deux clubs sur la glace. Ça ne peut que s’améliorer pour le CH, qui prévoit d’autres retours à court, moyen et long termes, mais le déséquilibre des forces durera encore un moment.

D’autre part, ceci expliquant sans doute cela, la quantité quasi incalculable de lacunes à combler. Aucun trio n’a connu un vrai bon match. En défense, un duo composé de Sami Niku et de Chris Wideman ne serait réuni au sein d’aucune bonne équipe du circuit. En avantage numérique, c’est la sécheresse totale. Les problèmes vont plus loin que le personnel en place.

La défaite a donc été pénible, oui. Mais elle l’a été doublement du fait que, si la pause forcée avait fait oublier les déboires du Tricolore à ses inconditionnels, le rappel ne pouvait être plus clair. Ce n’est pas une très bonne équipe, et elle n’a pas très bien joué.

Les prochaines semaines, voire les prochains mois, risquent donc de se dérouler à l’avenant. Dans la douleur.

À la manière de Pezzetta

Si, au moins, la troupe de Ducharme s’était échinée à l’ouvrage, le ton de la présente rubrique serait sans doute plus enjoué.

Mais quand le joueur du match chez le CH s’appelle Michael Pezzetta, ce n’est pas la meilleure des nouvelles.

Un mot, d’abord, sur le fougueux et chevelu Ontarien. Avant cette saison, rien ne semblait trop le destiner à la LNH. Et voilà qu’à l’approche du milieu du calendrier, on ne voit pas comment le Canadien pourrait s’en passer.

Conscient du talent limité que lui a donné le Seigneur, il aborde chaque match comme une « audition » – selon ses mots, pas les nôtres.

La dureté de son jeu, c’est l’une des rares choses qu’il soit en mesure de contrôler, a-t-il rappelé. « Je ne veux jamais que [cet aspect de son jeu] soit remis en question. Je veux apporter de l’intensité, du cœur, du feu. Je sais ce que je peux apporter. »

Il n’empêche que, pour lui, « il n’y a pas une journée facile ». « À chaque match, je veux m’améliorer et montrer que j’ai ma place ici. »

« Ce n’est jamais fini : il y a toujours des gars qui arrivent et qui veulent ton poste. »

— Michael Pezzetta

Dans une saison comme celle-là, c’est l’état d’esprit que devraient partager la quasi-totalité des joueurs dans la formation. Il y en a bien sûr qui semblent plus affairés que d’autres. Contre les Bruins, Laurent Dauphin a plutôt bien fait, Ryan Poehling et Lukas Vejdemo aussi. Tous les trois ont en commun de n’être nullement assurés d’avoir un poste lorsque les derniers blessés seront de retour en santé.

On ne sent pas cette flamme brûler autant chez Cole Caufield, par exemple. Lui qui n’a encore marqué qu’un but cette saison et qui n’a décoché qu’un tir mercredi. Jeff Petry, qui a déjà bien plus mal paru, il est vrai, ne semblait pas disposé à donner une clinique de retour vers l’excellence lui non plus.

De Pezzetta, Petry a dit qu’il apportait « beaucoup d’énergie », qu’il allait dans les « zones difficiles » et qu’il n’avait « pas peur de jouer physiquement ».

« Il a été récompensé », a-t-il rappelé, avec un but et du temps de glace additionnel. Pour la deuxième fois seulement cette saison, le numéro 55 a passé la barre des 12 minutes de jeu.

Si l’attaquant de soutien est à ce point une inspiration, pourquoi son engagement n’a-t-il pas fait boule de neige ? « Je ne sais pas », a admis Petry. « Je veux jouer à ma manière, et si les gars veulent s’en inspirer, ils le font », a ajouté Pezzetta.

Ducharme a encore dit qu’il gérait son effectif au jour le jour. Après la longue pause, les conditions n’étaient « idéales » pour personne. Or, il a senti que certains de ses joueurs « méritaient » plus de minutes « que d’autres ».

Juste là, il y a un message à saisir. Que le temps de glace se donnera désormais au mérite. Et que pour le gagner, il faudra y aller à la manière de Pezzetta.

Dans la douleur.

Ils ont dit

« On pompait l’huile un peu »

« C’est dur de revenir d’une pause comme ça. Beaucoup de gars n’avaient presque pas touché à la glace depuis le congé de Noël. C’est difficile de reprendre la compétition tout de suite. C’est ce qui nous a fait mal. [Les Bruins] jouent bien, on était une demi-seconde en retard. »

— Jeff Petry

« [Michael Pezzetta] est arrivé en deuxième période, il patinait bien, jouait physiquement. Il a été récompensé avec un but. D’autres gars n’allaient pas aussi bien, alors il en a eu plus. »

— Dominique Ducharme

« On savait que ce serait un défi. J’ai aimé notre départ, mais à partir de la 10minute, on pompait l’huile un peu. Il aurait fallu être meilleurs sur deux des trois buts [en première période]. Ce sont deux situations dont on aurait dû sortir avec la rondelle. On voulait être constants, mais on a craqué pendant ces 10 minutes. »

— Dominique Ducharme

« [Joel Armia] n’a pas connu son meilleur match. On sait ce qu’il peut faire, on l’a vu auparavant. On veut que tout le monde joue à son plein potentiel. »

— Dominique Ducharme

Propos recueillis par Simon-Olivier Lorange, La Presse

Dans le détail

Chapeau, Marchand !

N’en déplaise aux plus ardents pourfendeurs des Bruins, Brad Marchand est peut-être destiné au Temple de la renommée. Or, contrairement à une certaine perception des partisans montréalais, ce n’est pas contre le Canadien qu’il a bâti son succès offensif. Ses 31 points en 44 matchs (avant mercredi) contre ce rival historique sont en deçà de son rythme de production en carrière. En outre, il n’avait inscrit dans cet intervalle que 10 buts, et jamais deux dans un même match. Le fieffé garnement a entrepris d’inverser la tendance en inscrivant le cinquième tour du chapeau de sa carrière. Pour ses trois buts, c’est dans sa zone de travail favorite qu’il se trouvait : tout près du but adverse. Sur son premier, il s’est fait oublier par Sami Niku, qui l’a laissé seul. Sur son deuxième, il a foncé pour saisir au vol son propre retour après un tir pourtant décoché d’une bonne distance. Et sur son troisième, en désavantage numérique, il s’est moqué de Chris Wideman et de Joel Armia, qui, en repli, l’ont laissé manœuvrer à sa guise. Comme il ne fait jamais rien comme les autres, après son dernier filet, Marchand a pigé son chapeau préféré parmi tous ceux qui ont été jetés sur la glace : un chapeau de cowboy fuchsia, dont on se doute qu’il le portera avec fierté sous peu.

Wideman suspendu ?

Dans la tradition d’un bon vieux Canadien-Bruins, les esprits se sont échauffés en troisième période. Après que les locaux eurent écoulé de longues secondes en infériorité numérique, le coin de la patinoire s’est enflammé d’un rififi passionné. Erik Haula s’est alors rué sur Chris Wideman et l’a empoigné ; mécontent, le défenseur du Tricolore a répondu avec un coup de tête qui a provoqué une coupure au visage de l’attaquant bostonien. Wideman a été puni pour conduite antisportive, mais est demeuré dans le match. Celui qui n’avait pas joué depuis le 11 décembre devrait profiter d’un congé supplémentaire à court terme, puisque les coups de tête se soldent généralement par des suspensions – encore que Rasmus Andersson, des Flames de Calgary, s’en soit tiré avec une amende pendant un match présaison l’automne dernier. On en saura davantage ce jeudi à ce sujet.

Le retour de Rask

Rien de surprenant pour les journalistes qui suivent les activités des Bruins, puisque le gardien patine avec ses coéquipiers depuis un bon moment déjà, mais Tuukka Rask a causé une certaine surprise en signant un contrat au bas prix (1 million) plus tôt cette semaine. Pleinement remis d’une opération à la hanche qui lui a imposé une longue rééducation, le Finlandais était en uniforme pour la première fois, mercredi, à titre d’adjoint à Linus Ullmark, et sera devant le filet jeudi. En matinée, Rask s’est adressé aux membres des médias. Il a assuré ne pas avoir de plans à long terme et s’être ennuyé de l’ambiance du vestiaire. Mais surtout, il a confié être revenu pour se donner une nouvelle chance de gagner. Il a du même coup reconnu que l’aventure se terminerait inévitablement pour les derniers vétérans des Bruins qui ont participé à la conquête de la Coupe Stanley de 2011. « Il faut être réaliste : on vieillit, a-t-il dit. La fenêtre se referme, il reste deux ou trois ans, qui sait […] On va voir ce qui arrive. » À la blague, il a suggéré à Patrice Bergeron, dont le contrat échoit au terme de la présente saison, de l’imiter en prenant une demi-saison de congé l’an prochain.

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