Ancien chef d’état-major

Jonathan Vance accusé d’entrave à la justice

Ottawa — C’est une nouvelle hors du commun, voire du jamais vu : l’ancien chef d’état-major de la Défense, Jonathan Vance, est accusé d’entrave à la justice. Il aurait tenté, avec insistance, de persuader la femme qui a formulé une allégation d’inconduite sexuelle contre lui de falsifier son témoignage.

« Le 4 février 2021, le SNEFC [Service national des enquêtes des Forces canadiennes] a entamé une enquête au sujet d’allégations d’inconduite visant le général à la retraite Vance. C’est durant le cours de cette enquête que l’infraction alléguée, soit une entrave à la justice, se serait produite », a déclaré jeudi le ministère de la Défense nationale par voie de communiqué.

« En prenant en considération tous les faits de cette enquête, et dans l’intérêt de la justice en tenant compte des limites du système de justice militaire identifié dans le rapport du Troisième examen indépendant de la Loi sur la défense nationale, le SNEFC a décidé de porter l’accusation en vertu du système judiciaire civil », a-t-on ajouté.

C’est le réseau télévisé anglophone Global News qui a révélé, le 2 février dernier, que Jonathan Vance avait entretenu pendant des années une relation intime avec une subalterne, Kellie Brennan. Celle-ci a révélé en comité parlementaire au mois d’avril dernier que deux enfants étaient nés de cette union, que le général ne les a jamais reconnus et qu’il ne lui a jamais versé de pension alimentaire.

Selon les documents de cour qui ont été consultés par Global News, la police militaire avance qu’entre le 1er et le 3 février, Jonathan Vance « a délibérément tenté d’entraver le cours de la justice dans une procédure judiciaire en contactant à plusieurs reprises Mme K. B. par téléphone pour tenter de la persuader de faire de fausses déclarations au sujet de leur relation passée auprès du SNEFC ».

Dans un message texte envoyé jeudi à La Presse, Kellie Brennan a confirmé que ces initiales, K. B, étaient les siennes. L’ancien général, lui, doit se présenter en cour le 17 septembre prochain à Ottawa, a indiqué un porte-parole du bureau du procureur général de l’Ontario.

Une nouvelle tuile pour le gouvernement

Le premier ministre Justin Trudeau n’a pas voulu faire de commentaires lorsqu’il a été invité à réagir à cette bombe en marge d’une annonce économique à Montréal, pas plus que son ministre de la Défense, Harjit Sajjan. « Nous ne pouvons pas commenter en raison des procédures judiciaires en cours », a écrit son attaché de presse, Daniel Minden.

Pendant des semaines, au printemps dernier, l’opposition a talonné les libéraux, les accusant de chercher à faire du « camouflage » dans ce dossier. On a également réclamé la tête du ministre Sajjan, lui reprochant d’avoir ignoré les allégations concernant le comportement de Jonathan Vance qui avaient été portées à son attention en 2018 par l’ancien ombudsman militaire, Gary Walbourne.

En guise de défense, le gouvernement a maintes fois plaidé qu’il aurait été inopportun que les politiciens se mêlent d’investigations indépendantes. Et pour faire baisser la pression, on a annoncé que l’ancienne juge de la Cour suprême du Canada Louise Arbour réaliserait un examen indépendant sur le fléau de l’inconduite sexuelle au sein de l’armée.

La tempête s’est apaisée quelques semaines, mais à la mi-juin, Jonathan Vance a de nouveau été plongé dans l’embarras lorsqu’il a été aperçu sur les verts d’un terrain de golf militaire privé en compagnie du lieutenant-général Mike Rouleau et du commandant en chef de la Marine royale canadienne, le vice-amiral Craig Barnes.

Cette sortie sportive a été dénoncée, le lieutenant-général Rouleau ayant le pouvoir de donner des ordres à la plus haute autorité policière de l’armée, le grand prévôt Simon Trudeau. Il a quitté son poste depuis, tout en jurant ne pas avoir discuté de l’enquête visant celui dont il a longtemps été le bras droit. Notons que l’ancien général Vance, qui a été nommé par le gouvernement de Stephen Harper, nie les allégations d’inconduite.

« Une autre raison » pour la démission de Sajjan

Ce rebondissement donne de nouvelles munitions au Parti conservateur, qui a mené la charge dans ce dossier à la Chambre des communes et en comité parlementaire. « La nouvelle d’aujourd’hui n’est qu’une autre raison justifiant la démission du ministre Sajjan », a déclaré le député Pierre Paul-Hus dans un communiqué.

Au Nouveau Parti démocrate, le chef Jagmeet Singh a encore une fois reproché aux libéraux leur lenteur à agir dans la foulée d’un rapport de la juge à la retraite de la Cour suprême du Canada Marie Deschamps, qui avait conclu en 2015 à l’existence d’une culture de la sexualisation « hostile » aux femmes dans l’armée.

— Avec La Presse Canadienne

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