HYDRO ET les Premières Nations

L’approche Brochu

La PDG d’Hydro-Québec ne s'en cache pas : son désir de rapprochement avec les communautés autochtones est l’une des raisons pour lesquelles elle a accepté de prendre la direction de la société d'État, en avril 2020. À l'heure des grands projets énergétiques, Sophie Brochu veut tendre la main aux Autochtones, bien que les défis demeurent nombreux.

Un dossier de Fanny Lévesque

« Il faut ouvrir le chemin »

Québec — La grande patronne d’Hydro-Québec fait des relations avec les Premières Nations une priorité. Sophie Brochu veut leur « ouvrir les murs » pour que les Autochtones soient présents « à tous les échelons de l’organisation ». Une « nouvelle approche » saluée par les chefs autochtones, qui restent malgré tout sur leurs gardes.

« Il faut ouvrir le chemin et aller à la rencontre des peuples autochtones dans un contexte non transactionnel. Qu’on ait un projet ou pas, est-ce qu’on peut juste aller s’asseoir et jaser ? » C’est en ces mots que la PDG d’Hydro-Québec a demandé à ses équipes de bâtir (ou rebâtir) des ponts avec les Premières Nations.

Un vœu qu’elle a exprimé dès qu’elle a pris les commandes de la société d’État, en avril 2020. Son désir de rapprochement avec les communautés autochtones est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles elle a accepté de prendre la direction d’Hydro-Québec.

« La première chose que j’ai constatée à mon arrivée chez Hydro-Québec, c’est l’ampleur de mon ignorance personnelle. Il se trouve que je suis arrivée à 57 ans, et je me suis rendu compte que je ne savais rien de la réalité autochtone », confie Sophie Brochu lors d’une entrevue réalisée à la demande de La Presse.

« Je savais qu’il y avait des difficultés, mais je ne connaissais absolument pas l’ampleur de la tresse historique entre les communautés et celle d’Hydro-Québec. J’ai aussi compris que tout ce que j’avais appris à l’école était faux. »

— Sophie Brochu, PDG d’Hydro-Québec

Après 18 mois sous sa gouverne, Hydro-Québec a donné son aval à la réalisation du projet éolien Apuiat, duquel la Nation Innue est copropriétaire, et a conclu un partenariat avec les Mohawks de Kahnawake, qui seront copropriétaires du tronçon québécois de la ligne de transport qui acheminera l’électricité à New York. « On va essayer quelque chose qu’on n’a jamais fait. On leur a proposé d’être propriétaire de la ligne qui passe chez eux », illustre la PDG.

La société d’État a aussi tendu la main à de nombreuses communautés, comme les Innus d’Uashat mak Mani-utenam et les Atikamekw de Wemotaci, qui ont donné leur accord pour repartir sur de nouvelles bases. Wemotaci a accepté de se retirer de l’opposition de la coalition autochtone au projet d’exportation d’électricité vers le Massachusetts. Les Innus ont également suspendu leurs actions judiciaires contre Hydro pour six mois, le temps d’amorcer le dialogue.

Une entente a aussi été renégociée avec les Innus d’Ekuanitshit sur la Côte-Nord dans le contexte de modifications apportées au mégacomplexe de la Romaine.

Des gestes remarqués par le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard. Sophie Brochu et lui tiendront – à la demande de cette dernière – une première rencontre officielle en marge du Grand cercle économique des peuples autochtones et du Québec, les 25 et 26 novembre à Montréal.

« Je pense que c’est pour chercher à établir des liens, ce qui ne semblait pas intéresser les PDG qui la précèdent, alors c’est de bon augure. »

— Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, à propos de sa rencontre à venir avec Sophie Brochu

Hydro-Québec confirmera sa participation dans la création de l’École des dirigeants des Premières Nations, propulsée par HEC Montréal, qui sera annoncée jeudi dans le cadre de ce sommet économique.

« On veut rester vigilants »

Hydro dit vouloir se rapprocher des « communautés qui le veulent bien » sans avoir le même « modèle pour tout le monde ». Mme Brochu soutient que toutes les options sont sur la table pour convenir de nouvelle collaboration. « Ça va d’ententes très transactionnelles […] à des jeux de base de relations entre humains, selon où on est avec la communauté », illustre-t-elle.

Mais les défis et les écueils sont nombreux. Cinq communautés ont mis en demeure Hydro-Québec et Québec pour réclamer la suspension du projet de construction de la ligne de transport Appalaches-Maine, qui a été rejeté par les habitants du Maine au début du mois. Le partenaire américain d’Hydro conteste les résultats devant les tribunaux. Les travaux ont été suspendus.

Cette coalition de communautés avait notamment publié en décembre 2020 une lettre ouverte très critique dans laquelle elle accuse Hydro-Québec de mener une « campagne de désinformation [aux États-Unis] concernant ses prétendues bonnes relations avec les communautés autochtones ».

La cheffe de Pikogan, Monik Kistabish, fait partie des cosignataires. Elle remarque elle aussi une « approche différente » depuis l’arrivée de Sophie Brochu.

« Déjà d’accepter de nous rencontrer. C’était difficile […] de rencontrer les anciens [dirigeants]. On le voit, ils ont pris le temps d’être avec nous, de bien comprendre et discuter de nos enjeux », soutient-elle. Des équipes d’Hydro sont allées à la rencontre des leaders anishinabeg, la semaine dernière.

« On est au début des discussions […], mais on veut rester vigilants et avoir des actions concrètes, pas seulement des paroles », prévient la cheffe anishinabeg. Pour ce qui est de l’opposition au projet du Maine, la coalition est en « réflexion » pour la suite, indique-t-elle.

Le grand chef du Conseil de la Nation atikamekw, Constant Awashish, demeure également sur ses gardes malgré la conclusion de l’entente de collaboration avec Wemotaci, l’une des trois communautés atikamekw. « Je sais que la volonté est là, l’approche est différente. Maintenant, on verra », a-t-il dit.

« [Mme Brochu] m’a inspiré confiance, mais est-ce que la machine [Hydro-Québec] va suivre ? C’est une autre question. […] Qui va en profiter vraiment ? Je pense que l’avenir va nous le dire. »

— Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation atikamekw

« S’il y a une affaire qu’on ne veut pas, c’est brusquer les gens, souligne Mme Brochu. La démarche dont on parle, elle n’est absolument pas [motivée par la résolution de litiges]. Ce n’est pas un filtre pour dire qu’on s’approche ou qu’on s’éloigne d’une communauté en fonction de ça.

« C’est une démarche quasiment ludique au départ », ajoute-t-elle.

Sophie Brochu n’est pas prête à parler d’un changement de culture, une expression qu’elle n’affectionne pas particulièrement. « On n’est pas dans le changement, on est plus dans l’évolution. L’évolution va être rapide dans le sens où on est déterminés à ce que ça bouge », souligne-t-elle.

La vice-présidente aux relations avec les communautés, Julie Boucher, estime qu’il y a toujours eu un travail de rapprochement avec les Premières Nations, mais « que [l’accent] est plus présent » actuellement. « C’était là, mais là, c’est plus : “Allez-y.” Il y a une liberté, un encouragement [à essayer des affaires] », explique-t-elle.

« Ouvrir les murs »

Mme Brochu souhaite également accroître la présence autochtone dans les rangs de son organisation. Hydro-Québec élabore d’ailleurs ses recommandations pour pourvoir deux postes au sein de son conseil d’administration. La société d’État a confirmé « qu’il [était] possible » que la nomination d’un candidat autochtone soit recommandée au gouvernement du Québec.

« Attendez-vous à voir davantage de confrères et consœurs autochtones à l’intérieur d’Hydro-Québec, à tous les échelons de l’organisation. Ça, c’est l’orientation qu’on va prendre », a fait valoir la PDG.

« Je veux accueillir les Autochtones chez Hydro-Québec parce qu’Hydro-Québec est chez eux et qu’ils sont une partie importante de la population », ajoute-t-elle. L’organisation ne s’est cependant pas encore fixé de cible précise.

Des acteurs de premier rang

Les Premières Nations entendent bien tirer profit des visées du gouvernement Legault qui veut miser sur le développement des énergies vertes, comme l’éolien, alors que les surplus d’Hydro-Québec pourraient disparaître d’ici 2027

UNE OCCASION POUR LES COMMUNAUTÉS

Le premier ministre François Legault a clairement affirmé lors de son discours d’ouverture cet automne que son gouvernement allait « désormais » miser sur l’électricité et les énergies renouvelables pour développer le Québec. « La grande question énergétique, c’est vraiment quelque chose qui nous préoccupe », a affirmé le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard. « Je pense que les Premières Nations veulent trouver une façon d’y trouver leur compte, et s’il y a quelqu’un à la tête d’Hydro-Québec qui est plus réceptif, qui est capable d’écouter, je pense que c’est déjà une bonne approche », a-t-il ajouté en faisait référence à Mme Brochu.

VERS D’AUTRES APUIAT ?

Hydro-Québec lancera deux appels d’offres portant sur près de 800 mégawatts d’énergie renouvelable, soit un pour acheter 480 mégawatts d’énergie renouvelable de source non précisée, et 300 mégawatts d’énergie éolienne dans le deuxième. « On sait que des projets vont être proposés en collaboration avec les communautés autochtones », a laissé savoir Sophie Brochu. Hydro n’écarte pas, par ailleurs, de lancer de nouveaux appels d’offres destinés cette fois aux Premières Nations. D’une puissance de 200 mégawatts, le parc éolien Apuiat appartient à la Nation innue et à son partenaire, Boralex. Après l’avoir mis de côté, le gouvernement Legault lui a donné le feu vert en février grâce à un coût de 6 cents le kilowattheure, le plus faible jamais négocié dans la province. Le contrat d’approvisionnement est d’une durée de 30 ans.

« IL FAUT CHANGER LE MODÈLE »

Selon le chef innu d’Uashat mak Mani-utenam sur la Côte-Nord, Mike McKenzie, le projet Apuiat est le « meilleur exemple » d’un modèle de partenariat à revoir avec Hydro. « On est actionnaires, on vend directement l’électricité à Hydro-Québec. Pourquoi on n’aurait pas notre propre société innue ? Qu’on gère, qui crée de l’emploi, des retombées. Il faut aller au-delà de discuter », affirme le chef. Sa communauté s’est aussi entendue avec la société d’État, en septembre. Dans un geste de réconciliation, Hydro-Québec financera la construction d’un centre culturel innu à proximité du site de l’ancien pensionnat de Mani-utenam. Le conseil innu a mené plusieurs batailles juridiques contre la société d’État pour défendre l’exploitation du territoire ancestral et encore récemment dans le contexte de la construction de la ligne de transport du complexe de la Romaine. « Le but ultime, c’est de régler les litiges, assure M. McKenzie. La balle est dans le camp de Mme Brochu. »

« VOIR L’ENSEMBLE DE L’ŒUVRE »

Pour l’ex-ministre libéral des Affaires autochtones Geoffrey Kelley, l’accord pour le projet Apuiat et celui avec les Mohawks pour la ligne de transport vers New York sont « deux gestes significatifs » qui prouvent que Mme Brochu « prend les relations avec les Autochtones au sérieux ». Selon lui, il « faut mettre la table » avec les communautés et « voir l’ensemble de l’œuvre » plutôt que d’évaluer un projet que sur l’étude d’opportunité (business case). « Les Premières Nations deviennent des acteurs incontournables de la réalisation de projets. On a tout intérêt à tisser des liens. […] Il faut une vision à moyen et à long terme parce que les relations avec les Autochtones seront essentielles à l’avenir », a-t-il expliqué en entrevue.

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