« On a pu éviter une catastrophe »

Un week-end d’enfer pour des dizaines de résidants qui ont dû évacuer leurs maisons. Et qui pourraient tout perdre. Québec entend décréter l’état d’urgence.

État d’urgence, évacuations et glissement imminent : l’instabilité des sols a poussé de nouveaux Saguenéens à la rue au courant de la fin de semaine, portant à 180 le nombre de sinistrés dans la ville du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Entre solidarité et accablement, les habitants touchés ont été rencontrés par la mairesse de Saguenay, Julie Dufour, dimanche.

« Ce matin, comme mairesse, ce qui fait un baume au cœur, c’est de savoir que tout notre monde est vivant. On a pu éviter une catastrophe certaine. On travaille fort et on va continuer à travailler fort pour accompagner nos citoyens sinistrés », a lancé Julie Dufour en s’adressant aux médias, dimanche midi, peu après avoir rencontré l’ensemble des habitants évacués du secteur.

Lundi dernier, le 13 juin, une résidence évacuée – donc vide – a été emportée par un glissement de terrain dans l’arrondissement de La Baie, à Saguenay. Puis, dans la nuit de samedi à dimanche, 53 nouvelles familles ont dû quitter leur domicile en raison de l’instabilité des sols.

Depuis le mois d’avril, un total de 77 habitations du secteur entourant la 8e Avenue ont été évacuées, portant ainsi le total de sinistrés à 180.

Parmi les nouveaux évacués, Jonathan Ouellet a dû quitter sa maison samedi soir, au retour d’une partie de bateau-dragon. Il est passé de la joie de la victoire au choc et à la gestion de l’urgence. « Ça me fait de quoi pareil, a-t-il confié au Quotidien dimanche, la gorge serrée. C’est comme un investissement, mon fils est né dans cette maison-là… »

Mouvement de sol imminent

Le directeur du Service de sécurité incendie et coordonnateur des mesures d’urgence de Saguenay, Carol Girard, était aux côtés de la mairesse et de la ministre Andrée Laforest, dimanche, pour préciser l’état de la situation. « À l’heure actuelle, il y a un risque de mouvement de sol imminent, alors c’est certain que tout peut se produire. C’est pourquoi notre priorité, c’était d’évacuer le plus de monde possible. »

La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH), Andrée Laforest, a tenu à rassurer la population quant aux besoins d’hébergement des personnes touchées par l’évacuation.

Mais en entrevue avec TVA Nouvelles dimanche, la mairesse Julie Dufour a souligné que de relocaliser et remeubler les sinistrés ne sera pas une mince tâche en pleine crise du logement et période de déménagement. À son sens, un « programme spécial » doit être mis en place. « Une situation exceptionnelle exige des mesures exceptionnelles », a-t-elle précisé.

Un décret pour l’état d’urgence

Un décret d’urgence devrait d’ailleurs être signé dès lundi matin par Québec, a indiqué la ministre Laforest en entrevue au Téléjournal Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit une fois que le conseil municipal se sera réuni. L'État d'urgence devrait permettre aux instances municipales de poursuivre leur travail plus aisément.

La pluie n’aurait d’ailleurs plus d’effet sur l’évolution de la situation, a soutenu le directeur du Service de sécurité incendie. « Il y a vraiment une problématique de terrain, et on est en train de l’analyser », a affirmé M. Girard.

Dans les prochains jours, les experts déployés sur le terrain continueront de prélever des échantillons du sol, question de corroborer ou d’infirmer les constats qui ont été faits dans les derniers jours. Les résultats de la contre-expertise devraient être dévoilés au courant de la semaine. Par ailleurs, des digues de sable continueront d’être aménagées au bas des rues du périmètre ciblé dans l’objectif de freiner la chute de quelque élément ou matériel.

Une rencontre est également prévue lundi avec les citoyens pour expliquer le fonctionnement des compensations offertes par le gouvernement.

Des citoyens solidaires, mais dans le besoin

Québec annonçait il y a quelques jours un programme d’indemnisation qui plafonnait à 260 000 $ par habitation. Toutefois, certains sinistrés, dont Karine Minier, avancent que la somme proposée ne suffira pas.

« Il n’y a absolument rien qu’on puisse y faire, ça va être un vrai gouffre financièrement. »

— Karine Minier, sinistrée

Avec la croissance de la valeur des propriétés immobilières, la ministre Andrée Laforest a indiqué entendre les préoccupations des sinistrés. « Ç’a été discuté avec ma collègue Geneviève Guilbault et, avec l’état d’urgence, ça pourrait être analysé à nouveau. L’important, c’est qu’on ait des programmes en place pour le moment », a-t-elle assuré.

L’incertitude plane toujours

La Ville n’a pas osé se prononcer sur le sort des maisons incluses dans la zone d’évacuation, mais aucun scénario n’a été écarté pour le moment. « Tout est possible à l’heure actuelle. On attend le résultat des contre-expertises. C’est donc beaucoup trop tôt pour dire si les demeures pourront être réhabitées sans ou avec travaux de stabilisation », a expliqué Julie Dufour.

L’échéancier demeure flou en ce qui concerne un éventuel retour, mais les évacués devront s’armer de patience, selon la mairesse. « Ce sont des évacuations qui vont durer au minimum des semaines, a-t-elle lancé, probablement même des mois. »

— Avec la collaboration de Lila Dussault, La Presse

L’ombre de Saint-Jean-Vianney

L’urgence actuelle dans la ville de Saguenay rappelle de douloureux souvenirs aux habitants qui ont connu le glissement de terrain du secteur de Saint-Jean-Vianney, il y a 51 ans. Plus de 30 personnes y avaient perdu la vie, dont 12 n’ont jamais été retrouvées.

Dans l’ancien village, situé au nord-ouest du centre de Saguenay – un secteur opposé à celui de La Baie touché actuellement –, un vaste glissement de terrain a emporté 42 maisons le 4 mai 1971. Des familles complètes ont été décimées, comme celle de Yolande Landry, emportée avec ses cinq enfants après s’être réfugiée dans sa voiture pour se rendre à Jonquière. Deux des enfants n’ont jamais été retrouvés, tandis que le corps d’une des filles a été repêché au Nouveau-Brunswick un an plus tard, porté par les flots du Saguenay et du fleuve Saint-Laurent.

La mairesse de Saguenay a toutefois tenu à calmer les comparaisons entre les évacuations à La Baie et la tragédie de Saint-Jean-Vianney. « Faut faire attention, on ne parle pas d’un phénomène de la même ampleur ou de la même grosseur. Les comparaisons ne peuvent se faire que sur le plan géologique, c’est un système qui y ressemble, mais faut pas effrayer les gens. »

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