Nuit blanche

Pas dormir

Marie Darrieussecq

P. O. L

311 pages

« Le monde se divise entre ceux qui peuvent dormir, et ceux qui ne peuvent pas », dit Marie Darrieussecq dans Pas dormir.

S’il y a quelque chose qui est aussi profondément intime qu’universel, c’est bien le sommeil. L’autrice française (Truismes, Tom est mort, Il faut beaucoup aimer les hommes) l’a bien saisi, et en remontant le fil de son insomnie, elle a fait la même chose : un livre personnel dans lequel tout le monde peut se projeter – même les bons dormeurs.

« J’ai perdu le sommeil. Je me suis retournée sur mes pas et il ne me suivait plus. Il s’était détaché de moi, et j’errai sans lui dans la nuit. »

C’est ainsi que Marie Darrieussecq introduit cet essai érudit, divertissant et brillant sur le sommeil, son absence bien sûr, mais aussi sa symbolique, ses différents états, ses sujets connexes, en se basant sur son expérience, mais aussi sur celle de nombreux auteurs au cours des siècles.

C’est qu’ils sont nombreux, les écrivains qui ont souffert d’insomnie, et qui l’ont de fait même documentée : Proust, Kafka, Hugo, Woolf, Fitzgerald, pour ne nommer que ceux-là, que Darrieussecq se plaît à citer abondamment. Leur détresse est, comment dire, presque amusante mise ainsi bout à bout, florilège de phrases désespérées et hantées, mais surtout impuissantes devant la fatalité de l’absence de sommeil.

Si l’autrice s’en était tenue à cette enfilade de citations d’auteurs célèbres, Pas dormir aurait été certainement divertissant, mais aurait tourné un peu en rond. Surtout, elle n’aurait jamais atteint cette profondeur dans sa réflexion, ni cette intelligence. Toujours en partant de sa propre expérience et n’hésitant pas à se mettre en scène même dans ses moins bons côtés, elle touche à tous les sujets autour du sommeil, sans crainte et sans tabou.

L’aide des somnifères et l’alcool – dont elle use et abuse abondamment –, le rapport au lit, à la chambre et au toit, les fantômes et la « zone hypnagogique » – ce lieu où vivotent les insomniaques la nuit sans pouvoir en sortir –, la lumière, les connexions modernes ininterrompues et le travail, la maternité et la vigilance, chaque aspect vu à travers la lorgnette du sommeil prend une autre dimension, celle de la psyché et de la rencontre avec soi-même, celle des rêves et de la fatigue, mais surtout celle de la place de l’individu dans son environnement.

En mettant tout cela en perspective, c’est à tout un voyage que Marie Darrieussecq nous convie, qui va de l’opacité de la nuit dans la forêt africaine au non-sommeil des migrants de Calais. Un voyage au plus près de ce qui nous lie comme êtres humains, de la préhistoire jusqu’à aujourd’hui, et qui prend une tournure philosophique lorsqu’elle s’intéresse au sort des animaux, qu’on s’entête à voir comme une espèce différente de la nôtre.

« Ceux qui ne peuvent pas se passer des animaux sauvages perdent un peu de sommeil à mesure du massacre. Leur sommeil se défait. Il se peuple le spectre », écrit-elle. Et elle boucle ainsi la boucle d’un livre foisonnant et imaginatif, bourré de références littéraires et cinématographiques, où elle inclut même des photos de voyage et des illustrations.

Le résultat est un essai comme on les aime, inclassable et personnel, aussi ouvert que subjectif. Mais surtout, lorsqu’on le referme, on a l’impression de voir le monde un peu différemment. « Changer l’image du futur, même un tout petit peu, se décaler à peine, un petit pas de côté, la littérature sert à ça. »

Un drame familial sublime

Leur domaine

Jo Nesbø

Gallimard

640 pages

Il a beau être classé comme un thriller, ce nouveau titre de Jo Nesbø n’entre pas tout à fait dans cette catégorie et fait plutôt classe à part. C’est un drame psychologique, familial, construit de façon à maintenir le suspense – un suspense insoutenable qui nous hante pendant des jours. Mais c’est surtout un incroyable roman, sans doute le meilleur de l’auteur norvégien à ce jour, qui rend hommage à cette profondeur dont il est capable et qui a fait de ses romans policiers d’aussi grands succès.

Dans un petit bourg de Norvège, en montagne, Roy assiste au retour de ce frère prodigue qu’il n’a pas vu depuis 20 ans. Peu à peu, les lourds secrets de la famille refont surface, et c’est un douloureux deuil du passé qui s’amorce. Les vieilles tragédies en engendrent de nouvelles, inéluctables, et enclenchent une spirale infernale. Si l’histoire de ces deux frères est intensément prenante, c’est toute la réflexion de l’auteur sur la vie qui nous foudroie et en fait un roman tout à fait sublime.

– Laila Maalouf

Littérature

Cauchemar, mauvais sort

Dans la solitude du terminal 3

Éric Mathieu

La Mèche

306 pages

Le troisième roman d’Éric Mathieu, Dans la solitude du terminal 3, procède de son désir récurrent d’offrir des voyages oniriques mystérieux. L’auteur explore les strates délétères de la solitude à l’aide d’un personnage attachant, Nathan Adler, auquel on voudrait qu’il n’arrive rien de mal.

À 19 ans, Nathan Adler fait la connaissance d’un écrivain fascinant mais dangereux, Antoine Dulys. Le jeune homme veut aussi écrire et se colle à la bande toxique entourant le célèbre romancier, des hurluberlus qui passent leur temps à boire, se droguer et baiser.

Leurs aventures ne font qu’augmenter l’anxiété de Nathan qui se sent toujours coupable de tout. Des épisodes de blackout, où il revoit sa mère alcoolique décédée, se multiplient également. On comprendra que l’amour est une drogue dont tous les personnages ont manqué au bout du compte.

C’est un livre sombre, mené à un train d’enfer, c’est le cas de le dire. Le romancier, qui connaît bien les ficelles du métier, use de diverses stratégies narratives pour garder le lecteur alerte sans trop éclairer sa lanterne. Le brouillard du mystère, où il excelle, lui permet de creuser où ça fait mal, avalés que sont ses personnages par les crocs de la nuit au fond d’une ruelle sans nom.

Même si l’intrigue débute en 1984, Éric Mathieu dresse un portrait d’une humanité semblable à la nôtre, paranoïaque et malade, dansant au bord d’un précipice. Il s’agit d’un cauchemar dont on ne sait plus comment se réveiller tellement il trouve écho dans l’écume des jours.

– Mario Cloutier, Collaboration spéciale

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