« Êtes-vous les parents de Maxime ? »

Maxime Brabant-Tassé était choyé.

Vingt-trois ans. Des parents aimants. Un grand cercle d’amis. Un bon emploi.

Il en aurait 34 aujourd’hui s’il n’avait pas emprunté l’autoroute 50 cette nuit du 14 février 2013.

Maxime rentrait chez ses parents à Grenville-sur-la-Rouge après une soirée passée avec des copains à Montréal. Il avait festoyé de manière responsable. Le taux d’alcool dans son sang ne dépassait pas la limite permise.

Vers 2 h du matin, il conduisait sa voiture en direction ouest sur l’autoroute 50 près de Lachute. Les conditions climatiques étaient normales. La visibilité était bonne ; la chaussée sèche.

Cette section de l’autoroute compte quatre voies, deux voies en direction est et deux voies en direction ouest séparées par un muret de ciment infranchissable.

Maxime n’a jamais vu la Mazda qui roulait tous feux éteints en direction inverse sur la mauvaise voie. Il est mort sur le coup.

Le conducteur de la Mazda avait les facultés affaiblies par l’alcool et une drogue illicite. Selon l’enquête policière, cet homme a roulé, tous feux éteints, dans la mauvaise voie de l’autoroute 50 sur près de 4 kilomètres avant de percuter de front la voiture de Maxime. Il a été arrêté et accusé de conduite avec facultés affaiblies causant la mort.

Son frère Alexandre, de deux ans son cadet, se souvient de s’être fait réveiller par la police vers 3 h du matin. Il revoit les policiers s’adresser à ses parents endormis : « Êtes-vous les parents de Maxime ? »

Alexandre les a accompagnés à l’hôpital pour identifier le corps. « Mes parents espéraient que ce soit une erreur sur la personne », se souvient-il.

Lui se répétait : « Ça ne se peut pas. » Puis ils ont tenu à aller voir l’endroit où leur fils a péri.

Ils ont fait installer une croix décorée d’un immense cœur sur le lieu de l’accident.

C’est toute la famille Tassé qui a eu le cœur brisé cette nuit-là.

Alexandre n’a pas voulu assister à la comparution du conducteur. « Dans la vie, tu t’arrêtes de vivre si tu te mets à en vouloir aux autres, dit-il. Moi, j’ai choisi d’avancer. »

Leur père est mort d’un cancer fulgurant quatre ans plus tard à 57 ans. Ce n’était pas un homme « émotif », raconte Alexandre. « [Mais] il a pris ça dur, la mort de mon frère. »

« On dit qu’un choc peut faire sortir des maladies, lâche-t-il. Je ne sais pas si c’est vrai. Dans le fond, on ne le saura jamais. »

Avant d’ouvrir son garage à Grenville, Alexandre a été camionneur. L’autoroute 50, il l’évite autant qu’il le peut. Encore hier matin, raconte-t-il, il devait se rendre à Mont-Laurier pour le travail. « J’ai pris la 148 jusqu’à Montebello plutôt que la 50, dit-il. J’aurais gagné quatre minutes, mais peut-être que je serais mort. »

Sébastien n’a jamais pu faire ses adieux à son père

Fils unique, Sébastien Di Maulo rentrait à Montréal pour la mise en terre de son père au cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

Sur Facebook, il avait demandé à ceux qui comptaient venir à la cérémonie de l’appeler pour confirmer leur présence.

Le trentenaire voulait s’assurer de ne pas dépasser le nombre maximal de personnes prévues pour le rassemblement en raison des règles sanitaires en vigueur.

Nous étions encore en pandémie.

C’était le 18 août 2021.

L’enterrement devait avoir lieu le lendemain.

Sébastien Di Maulo n’a jamais pu faire ses adieux à son papa.

Il a pris l’autoroute 50, surnommée « l’autoroute de la mort ».

À la hauteur de Lachute, l’autoroute « rencontre ». En d’autres mots, une simple ligne jaune sépare deux voies où les voitures roulent à plus de 100 km/h. Cette rencontre est trop souvent fatale pour ceux qui ont le malheur de croiser en sens inverse une personne trop pressée, distraite, ivre ou suicidaire.

Sébastien, lui, a croisé le chemin d’une conductrice qui a dévié de sa trajectoire, possiblement parce qu’elle avait les facultés affaiblies. Un processus judiciaire est en cours. Il n’a eu aucune chance.

À l’époque, Sébastien vivait chez ses parents à Laval. Il était très proche d’eux, raconte sa cousine Annie Di Maulo.

Ce grand passionné de photographie revenait de faire un contrat de photos dans la région de Gatineau. « C’est tellement tragique, lâche sa cousine. Il ne méritait pas ça. »

En l’espace de quelques semaines, la mère de Sébastien – Louise Bolduc – a perdu son mari et son seul enfant.

Annie Di Maulo se souvient de l’appel de sa tante Louise comme si c’était hier : « On va laisser faire l’enterrement », lui a-t-elle dit, avant de lui annoncer la mort subite de Sébastien.

« Elle est passée de vivre à trois dans une maison à vivre seule en moins de deux mois », se désole cette nièce.

La septuagénaire a tenu le coup deux ans ; jusqu’à l’enquête préliminaire de la conductrice accusée d’avoir causé la mort de son fils, raconte Annie Di Maulo.

Cela a été très éprouvant pour la veuve d’apprendre que le taux d’alcool de la conductrice était de trois fois la limite permise – selon la preuve de la poursuite –, d’autant plus que son fils, lui, ne buvait « pas une goutte d’alcool », souligne la nièce.

« Au moins, maintenant, on sait l’histoire », a dit la mère de Sébastien à sa nièce en sortant du tribunal.

La femme âgée s’est éteinte environ un mois plus tard, fin juillet 2023, sans connaître le dénouement judiciaire.

Annie Di Maulo se fait un devoir de suivre la cause jusqu’au bout.

« J’ai peur que la conductrice puisse s’en sortir à cause d’un détail technique dans les procédures, dit-elle. On est une famille ordinaire qui n’a jamais eu affaire avec la justice avant. »

Pour sa part, cette mère de famille qui vit sur la Rive-Nord emprunte l’autoroute 50 « le moins possible ». « Mes gars jouent au baseball, dit-elle. Quand ils ont des tournois à Gatineau, surtout si on doit rentrer de soir, on fait un détour par la route 417. »

S’il y avait eu un muret, Vincent serait-il encore vivant ?

« On ne se remet jamais de la perte d’un enfant. C’est dur, tout le temps. »

En 2021, quand le fils unique de Nancy Pelletier a péri sur « l’autoroute de la mort », la famille a décidé d’y installer une croix.

« Vincent », peut-on y lire tout simplement.

L’infirmière qui vit à Saint-Jérôme emprunte l’autoroute 50 chaque matin pour aller travailler à Lachute.

« À peu près tous les jours, je braille en passant devant la croix. »

Le soir de l’accident, Vincent Pelletier-Beauchamp, qui travaillait pour l’entreprise de déneigement et de remorquage de son père, était allé chercher des « caps de roue » à Brownsburg-Chatham.

Nous étions le 29 mars, vers 20 h 30, encore en pleine pandémie. « Il se dépêchait à cause du confinement, raconte sa mère. Il devait rentrer à Saint-Jérôme avant le couvre-feu. » Il avait bu – son alcoolémie était à 182 mg/100 ml.

« C’était un bon petit gars, mais il était impulsif », raconte sa mère.

À 19 ans, Vincent se sentait invincible.

Au volant de son camion Ford F-150, près de Mirabel, il a continué en ligne droite dans une courbe. Il est alors sorti de la route. Il a heurté un lampadaire avant de traverser la voie pour ensuite faire un capotage.

Sous le choc, il est sorti de son véhicule. Des témoins ont vérifié s’il se portait bien. Il a ensuite suivi l’un d’eux de l’autre côté de l’autoroute. Ce dernier lui a demandé de rester à ses côtés le temps que les secours arrivent.

Vincent a plutôt décidé de retraverser l’autoroute pour récupérer son cellulaire dans son camion. « Il voulait appeler son père pour qu’il vienne le remorquer, car il avait peur de perdre son permis de conduire, raconte sa mère. Sans son permis, il ne pouvait plus travailler dans le déneigement. »

En tentant de regagner son camion, une première voiture l’aurait possiblement accroché avec son rétroviseur, puis un second véhicule l’a heurté, selon le rapport du coroner.

« Peut-être qu’il n’a pas vu la voiture qui circulait sur la voie », écrit la coroner Julie A. Blondin, en précisant que la cause de son décès n’est pas « directement attribuable à la consommation d’alcool ».

La maman endeuillée ne déresponsabilise pas son fils pour ce qui est arrivé. Elle se questionne tout de même : s’il y avait eu un muret de béton pour l’empêcher de traverser l’autoroute à pied, serait-il encore vivant ?

Après tout, il avait survécu au premier accident.

« C’est une autoroute qui ne donne pas de deuxième chance », lâche-t-elle.

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