Chronique

Pour en finir avec la normalité

Nous n’avons jamais autant parlé de normalité. On souhaite son retour. On l’imagine. On la décrit.

Elle est devenue un fantasme !

Pas un jour ne passe sans qu’une manchette internationale nous annonce que la normalité se réinstalle dans un pays ou une ville. Les Anglais ont été parmi les premiers à nous faire suer en s’affichant, un verre de Carling à la main, devant les caméras. Peu après, on a pu lire « L’Italie renoue prudemment avec un début de normalité post-COVID-19 » ou « Le Danemark retrouve des airs de normalité ».

Chez nous, François Legault annonce un possible retour à la normalité autour du 24 juin. Violoneux et tapeux de pieds, changez le crin de votre archet et astiquez vos chaussures, ça va donner un grand coup.

Cette envie de la normalité dans nos vies, nous la ressentons tous ardemment. J’en ai fait l’expérience jeudi soir alors que je suis allé applaudir l’éblouissante Guylaine Tremblay dans la pièce de Steve Gagnon Les étés souterrains (procurez-vous des billets lorsque cette production reviendra à La Licorne).

Au début de la pièce, le personnage de Guylaine Tremblay s’adresse à des amis invisibles et leur dit : « Je suis tellement heureuse de vous retrouver ! » Je vous jure que j’ai failli me lever au milieu de la salle et crier : « Nous aussi, Guylaine ! Nous aussi ! »

Avant le spectacle, je regardais les 50 spectateurs masqués et dispersés dans cette salle qui en contient normalement 160, et je me disais que rien de tout cela n’était normal. La seule chose qui était normale, c’est l’émotion que j’ai ressentie lorsque Guylaine Tremblay s’est mise à jouer.

Il faut cesser de souhaiter la normalité d’avant. C’est du temps perdu. On peut rêver à une liberté, à une latitude, mais il est illusoire de croire que les schémas auxquels nous étions habitués seront les mêmes dans quelques années.

Pour pousser plus loin cette réflexion, je me suis mis en tête de trouver un vieux sage, une denrée rare et précieuse de nos jours. J’en ai trouvé un en la personne du sociologue Guy Rocher, qui a franchi le cap des 97 printemps le 20 avril dernier.

« Cette pandémie est pour moi une expérience humaine et sociale inattendue et, par conséquent, une expérimentation humaine et sociale. C’est un laboratoire qui doit nous amener à remettre en question certains modes de vie, à revoir notre rapport avec la nature, avec l’alimentation, avec l’humain, avec les animaux. »

Celui qui a été l’un des artisans de la Charte de la langue française croit que cette pandémie mettra de l’avant plusieurs domaines, notamment le télétravail, la télémédecine et le télé-enseignement. « Des habitudes ont été prises et il y a des intérêts là-dedans. Notre défi sera de trouver un équilibre entre le présentiel et le virtuel. »

Je remarque depuis quelque temps que cette réflexion sur la normalité prend de l’ampleur. Maintenant que nous semblons mieux maîtriser la situation, nous tentons de poser un regard plus lucide sur ce qui nous attend. Chacun tente de définir la normalité pour mieux affronter la nouveauté des prochains jours.

La psychanalyste française Hélène L’Heuillet a signé un texte éclairant cette semaine dans le quotidien Libération. Cette professeure de philosophie à la Sorbonne rappelait que Michel Foucault dénonçait le pouvoir de la norme alors qu’elle est devenue aujourd’hui notre idéal.

En fait, on se rend compte que la normalité que nous souhaitons est celle qui va nous rassurer et nous apaiser, celle qui se trouve dans les petits remèdes de la vie : des câlins à ses petits-enfants, un verre de vin entre amis sur une terrasse, un souper au restaurant.

Pour le reste, la Terre n’arrête pas de tourner. La lutte contre les normes continue.

L’exemple le plus saugrenu de cela m’est apparu dans toute sa splendeur la semaine dernière quand j’ai lu que le géant de la cosmétique Unilever proposait une stratégie destinée à « lutter contre les normes et les stéréotypes préjudiciables ». Parmi les nombreuses mesures adoptées, il y a celle du bannissement du mot « normal » de ses produits. Nous allons bientôt assister à la disparition du shampoing pour « cheveux normaux » et des crèmes pour « peau normale ».

Ahurissant, n’est-ce pas ?

Dans Philosophie Magazine, Pierre Terraz abordait de son côté la crainte suscitée par le retour de la « normalité ». Il le fait en évoquant ce bon vieux Freud, qui parlait de l’« inquiétante étrangeté du quotidien ». Selon le psychanalyste, des choses banales qui nous étaient familières peuvent nous paraître « effrayantes » lorsque nous les percevons de nouveau (après un long confinement, par exemple).

Donc, certains rêvent du retour de « leur normalité », d’autres l’appréhendent, mais peu se préparent à la « nouvelle normalité » qui nous attend. Serons-nous capables d’amorcer ce virage ?

« J’ai une très grande confiance en l’adaptation humaine. Si l’humanité existe, c’est parce qu’elle a justement su s’adapter à diverses coutures de la nature. C’est la même chose avec les animaux et la végétation. C’est la caractéristique des êtres vivants. Depuis un an et demi, nous nous adaptons à une autre vie. »

— Guy Rocher

Donc, si on est capables d’avancer et de vivre des transformations, pourquoi restons-nous si accrochés à cette foutue normalité ? Au fait, c’est quoi la normalité, monsieur Rocher ?

« J’avoue que, comme sociologue, je ne sais pas trop ce que veut dire le mot normal. La normalité que nous vivons en ce moment est l’insécurité que nous ne connaissions pas avant. Il faudrait davantage se demander quelle sécurité nous allons retrouver. »

Tout en demeurant optimiste face à la période d’« incertitude » qui se dresse devant nous, Guy Rocher tente d’imaginer ce qui restera de cette pandémie. « Je crois que le port du masque va demeurer comme une prudence normale, puisqu’on parle de normalité. Quand nous aurons un rhume ou une grippe, le masque sera une norme. On va faire comme les Chinois. Ce sentiment d’insécurité devant un virus a marqué notre conscience individuelle et collective. »

Les 14 derniers mois nous ont fait vivre un véritable choc collectif. Du haut de son piédestal, l’être humain a appris qu’un virus extrêmement puissant pouvait chambarder la planète entière. « Nous avons cru que l’univers était à l’abri d’une pandémie comme celles d’autrefois, dit Guy Rocher. On découvre que le monde moderne est, au contraire, très sensible aux pandémies. Nous sommes plus en danger, car nous avons envahi la nature. Il est normal qu’elle se présente à nous de manière plus immédiate. »

Alors que nous consacrons un temps fou à trouver les coupables de cette pandémie, le sociologue nous dit calmement et gentiment que nous sommes tous responsables de cette pandémie. Et qu’au lieu de descendre dans la rue pour dire des insanités et défendre des théories complètement absurdes, nous devrions prendre le temps de revoir le rapport que nous entretenons avec notre planète.

« Cette planète, nous la massacrons joyeusement, conclut Guy Rocher. C’est le moment plus que jamais de réfléchir aux gestes que nous faisons. »

Les vieux sages sont précieux. Leurs paroles le sont encore plus.

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