COVID-19

La vacuna à la ferme pour prévenir les éclosions

Île d’Orléans — Jeudi 3 juin, 10 h 30. Une vingtaine de travailleurs agricoles masqués et distanciés bavardent en espagnol à l’extérieur d’un bâtiment de la ferme Onésime Pouliot, à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans. Derrière eux, des rangs de fraisiers semblent courir jusqu’au fleuve. Le ciel plombé ne réussit pas à ternir la beauté du paysage. De tous les sites qui administreront des vaccins contre la COVID-19 dans la province aujourd’hui, celui-ci a la plus belle salle d’attente.

Ces ouvriers sont là pour  la vacuna, le vaccin contre la COVID-19, que le CIUSSS de la Capitale-Nationale est venu administrer sur place.

« C’est sans douleur ! », assure Osvaldo Bejar Valdez, qui vient tout juste de recevoir sa première dose de Pfizer. À 29 ans, ce résidant du Michoacán en est à sa sixième saison ici. Quand il a su que le vaccin lui serait offert, il n’a pas hésité : dans sa famille au Mexique, seule sa sœur, enseignante, y a eu accès.

Jose Celso Cosquilla, originaire du Veracruz, sort à son tour de la salle de vaccination. « ¡ Todo bien ! C’est une bonne action de la part du Canada ! », souligne l’employé de 37 ans.

Une fois leurs 15 minutes en observation écoulées, Osvaldo et Jose pourront retourner aux champs. Appelés par petits groupes, les 95 travailleurs à vacciner aujourd’hui interrompront leurs tâches durant environ une heure, soit beaucoup moins que s’ils avaient dû être amenés en autobus au Centre de foires de Québec, à une trentaine de minutes de la ferme.

« On ne peut pas reporter la cueillette des fraises d’un ou deux jours parce que tous les travailleurs vont être amenés dans un centre de vaccination, explique la directrice de la vaccination du CIUSSS, Patricia McKinnon. C’est pour ça qu’on se déplace. À ce moment-là, on a peut-être une meilleure réponse. »

L’unité mobile du CIUSSS est déjà venue ici il y a un mois, alors que 110 travailleurs étrangers sortaient de quarantaine. En mai comme en juin, tous ont accepté. Elle a aussi vacciné à la ferme dans Bellechasse, et dans des salles communautaires pour les entreprises qui comptent moins d’ouvriers étrangers.

Les Guatémaltèques qui emballaient des asperges lors de notre passage à la ferme François Blouin, à Sainte-Famille-de-l’Île-d’Orléans, ont ainsi pu se faire vacciner au gymnase du village au début de mai.

« Ce n’est pas plus long que de se faire vacciner et attendre les 15 minutes réglementaires avant de s’en aller. »

— François Blouin, président de l’Union des producteurs agricoles de l’île d’Orléans et propriétaire de la ferme François Blouin

Sur les 33 Guatémaltèques qu’emploie M. Blouin, 24 ont terminé leur quarantaine. Tous ont accepté d’être vaccinés.

« Il y en a deux qui ont branlé dans le manche, mais ils se sont fait convaincre par les autres », raconte M. Blouin.

L’unité mobile du CIUSSS a ainsi immunisé des ouvriers de 21 entreprises agricoles.

« S’il y a des refus, c’est vraiment marginal. Ça peut être un ou deux travailleurs dans une ferme, c’est tout », témoigne Mme McKinnon.

Près de 700 travailleurs étrangers de la région, y compris ceux des entreprises de transformation alimentaire, ont déjà reçu une première dose.

Les travailleurs étrangers ne sont pas seulement essentiels, ils vivent aussi souvent à 8 ou 10 par maison. « C’est sûr que s’il y a un cas, c’est toute la maisonnée qui va l’avoir », souligne Mme McKinnon.

Pour Guy Pouliot, l’idée qu’une maisonnée de 10 travailleurs puisse en contaminer deux autres au début de juillet, quand il y a 3000 boîtes de fraises à sortir par jour, tient du cauchemar.

« S’il faut que j’aie 30 gars à ne rien faire en quarantaine, c’est une catastrophe financière ! »

— Guy Pouliot, copropriétaire de la ferme Onésime Pouliot

Le confinement ne serait pas plus drôle pour les ouvriers, prévoit M. Blouin. « Ils ne pourraient plus aller en ville faire leur épicerie », dit celui qui leur prête des autos pour aller faire leurs courses.

Ce scénario catastrophe n’est pas le fruit de leur imagination. Des régions agricoles ont connu des éclosions parmi les travailleurs étrangers l’an dernier, notamment en Montérégie, chez Vegpro, et en Chaudière-Appalaches. En Ontario, trois Mexicains sont morts après avoir contracté la COVID-19

La situation des travailleurs étrangers « préoccupante »

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui a commencé à recenser les infections chez les travailleurs étrangers de la province ce printemps, a qualifié leur situation de « préoccupante ».

Selon son plus récent rapport, qui couvre la semaine du 16 au 22 mai, 65 travailleurs étrangers ont été infectés après leur quarantaine, alors qu’ils avaient déjà commencé à travailler. Deux productions agricoles non nommées figurent parmi les cinq entreprises touchées.

Le Québec a d’ailleurs emboîté le pas à l’Ontario cette semaine, et offre maintenant le vaccin à l’aéroport aux travailleurs agricoles qui arrivent par vol nolisé. Presque tous les Mexicains et Guatémaltèques arrivés cette semaine (505 sur 517) ont accepté d’être vaccinés à Montréal-Trudeau, indique la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère.

Plusieurs autres régions, dont la Montérégie et Chaudière-Appalaches, ont aussi ciblé les ouvriers étrangers de leur territoire, en allant sur les lieux de travail, en leur réservant des blocs de temps en centre de vaccination ou en les incitant à prendre rendez-vous avec de la documentation en espagnol et en anglais.

Les huit membres de l’unité mobile du CIUSSS de la Capitale-Nationale, eux, n’en sont pas à leur dernière visite à l’île d’Orléans. D’autres travailleurs sont encore en quarantaine et ensuite, il faudra revenir pour les deuxièmes doses.

Entre 15 000 et 16 000 travailleurs étrangers sont attendus pour prêter main-forte aux entreprises agricoles et agroalimentaires de la province cette année. Le lundi 31 mai, 10 997 d’entre eux étaient déjà arrivés, indique le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.