Société

En finir avec la banalisation de la prostitution

Attention : sujet chaud. Clivant. Souvent peu nuancé. Le propos qui suit sera pourtant tout en nuances. Un appel à la réflexion, au dialogue et au rêve d’un monde meilleur : un monde sans (ou du moins tendant vers moins de) prostitution.

Pour en finir avec la « fatalité » de la prostitution, surtout.

C’est un peu la mission que s’est donnée la dramaturge Véronique Côté, qui signe un texte (et une mise en scène qui sera présentée l’automne prochain au Théâtre La Bordée, à Québec) bousculant au passage bien des idées reçues sur le travail du sexe, ou plutôt la prostitution : La paix des femmes (clin d’œil à la loi suédoise homonyme, laquelle criminalise l’achat d’actes sexuels, tout en décriminalisant la vente, dans un objectif de réduction de la demande).

Le texte de Véronique Côté ose remettre en question (ou à tout le moins interroger) la vision (assez généralement acceptée socialement) de la prostitution en tant que travail (le plus vieux du monde de surcroît) au potentiel subversif. Voire émancipateur. Un travail à protéger, au moyen de la décriminalisation.

À l’inverse, la dramaturge y oppose une autre vision, moins populaire, certes, ou moins « confortable », comme elle dit : la prostitution en tant qu’exploitation. Domination. La prostitution en tant que crime contre la personne.

Si vous connaissez les guerres féministes, peut-être aurez-vous reconnu ici deux positions antagonistes : celle des pro-TDS (travailleuses du sexe) d’un côté (une position généralement associée à la gauche progressiste) et celle des abolitionnistes de l’autre (point de vue moins populaire, donc, assurément moins présent médiatiquement, souvent mécompris, perçu à tort comme antiféministe, antisexe, carrément conservateur).

Et oui, l’autrice se range ici (et non sans quelques sentiments de « conflit de loyauté ») du côté moins populaire ou « confortable » du débat.

Mais avant de monter au créneau, lisez ce qui suit.

Des questions qui dérangent

Parce que comme le sujet lui a nécessité pas moins de deux ans de recherches, Véronique Côté signe en prime, et avec son amie et partenaire de recherche Martine B. Côté (aucune parenté, mais beaucoup de complicité), un essai sur le sujet : Faire corps, guerre et paix autour de la prostitution en tant que fatalité, publié dans la collection Documents d’Atelier 10.

Nous les avons rencontrées pour en discuter dernièrement, dans les coquets locaux de leur maison d’édition, rue Beaubien.

À l’origine de la réflexion et de cette remise en question, il y a une phrase. Une citation, « chavirante », d’une femme œuvrant auprès d’ex-prostituées. « Toutes les femmes […] nous savons qu’en cas de nécessité absolue […] on pourrait faire ça. On pourrait en arriver à la prostitution », a dit un jour Rose Dufour, anthropologue, fondatrice de la Maison de Marthe, organisme communautaire de Québec, à Véronique Côté. Et ses mots l’ont « soufflée ». « Ça a changé ma vie », confirme-t-elle, de sa voix douce, posée, d’une femme réfléchie qui a beaucoup réfléchi à son sujet, justement.

D’où les questions dérangeantes : nous sommes toutes « prostituables », vraiment ? Est-ce-là une « fatalité » ? Les hommes ont-ils à ce point un « droit » au sexe, « parce que leur besoin de sexe serait irrépressible et qu’il faudrait donc à tout prix trouver une façon de le combler » ?

C’est au contact de femmes étant passées dans « l’industrie » que les deux autrices ont réalisé qu’elles ne pouvaient plus ne pas prendre de camp : du côté des « abolos ». Même si, pour la plupart, les femmes rencontrées ont effectivement « choisi » de se prostituer. « Et jamais on ne conteste ce choix-là ! », rétorque Martine B. Côté.

« Sauf que le fait de choisir n’épargne pas grand monde des conséquences… »

— Martine B. Côté, militante et coautrice de Faire corps

Et non les moindres. Pensez : précarité financière, méfaits physiques et physiologiques, chocs post-traumatiques d’une vie cachée, « un vécu peu publicisé parce que c’est difficile de parler. La plupart ne peuvent pas, leurs familles ne savent souvent pas » !

Sans parler, renchérit Véronique Côté, du nombre de tentatives nécessaires pour sortir de l’industrie (« ça dit quelque chose… »), de l’âge moyen des femmes quand elles y entrent (« pour plusieurs encore mineures… »), et surtout, des conséquences « cauchemardesques » de la décriminalisation (un choix noble « sur papier ») dans les pays qui ont pris cette voie, notamment l’Allemagne et l’Espagne, en matière d’explosion de la demande et de création d’un marché noir. Tout sauf la protection des femmes qu’on souhaitait, quoi.

« Pour moi, la somme de toutes ces catastrophes fait que c’est devenu une évidence. La position la plus juste, c’est de tenter d’éliminer ou de réduire la demande en prostitution », résume Véronique Côté.

Utopique ? Comme la lutte contre les changements climatiques ou la pauvreté. Peut-être. « Mais est-ce qu’on arrête de travailler là-dessus ? »

La paix des femmes, une pièce signée Véronique Côté, a été reportée à l’automne prochain, au Théâtre La Bordée, en salle et en captation.

La paix des femmes

Véronique Côté

Pièces, Atelier 10

129 p.

Faire corps

Véronique Côté et Martine B. Côté

Documents, Atelier 10

102 p.

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