Sexe, alcool et pudibonderie

C’est une tempête dans un verre de vin, mais la décision d’Éduc’alcool de retirer hâtivement une capsule sur les risques du mariage sexe-alcool est un autre symptôme de la frilosité ambiante dans laquelle nous vivons.

Reculons le film.

Dimanche matin, jour de la Saint-Valentin, Éduc’alcool, organisme chargé d’aider le public à prendre des décisions responsables par rapport à la consommation d’alcool, publie sur Facebook une capsule dans laquelle il est question des effets de l’alcool sur les impulsions sexuelles.

L’information est tirée d’une publication produite par l’organisme qui se trouve sur son site depuis trois ans. Le contenu a été approuvé par le sexologue Martin Blais, une référence dans le domaine. On y aborde avec beaucoup de sérieux les aspects aphrodisiaques et désinhibiteurs de l’alcool. On y parle aussi des comportements à risque, du port du préservatif ainsi que de la violence sexuelle.

C’est l’équipe responsable des réseaux sociaux d’Éduc’alcool qui a eu l’idée de cette capsule (ce n’était pas un message publicitaire original fait avec des comédiens, comme l’ont prétendu certains médias). D’ailleurs, on fait cela régulièrement avec le contenu des publications produites par Éduc’alcool.

D’une durée de 40 secondes, la capsule rapporte diverses informations telles que « la consommation modérée d’alcool est favorable au fonctionnement érectile des hommes » et qu’elle a « des effets positifs sur le fonctionnement sexuel des femmes ». On ajoute que les femmes « peuvent éprouver un plus grand désir sexuel et une meilleure lubrification vaginale ».

Mais la capsule dit surtout que « la consommation d’alcool augmente l’adoption de comportements à risque, dont celui d’avoir des rapports sexuels sans protection ou non désirés ».

Il me semble que c’est clair comme de l’eau de roche que le véritable message qu’on désire faire passer est celui-là. Il s’agit d’une publicité d’Éduc’alcool, pas de Cinzano ou de Campari.

Mais voilà, l’ordre des bien-pensants a vu là un message qui pourrait inciter les gens à boire afin d’avoir du meilleur sexe. La rectitude politique, qui a une prédilection pour les extrêmes, le noir et le blanc, le bien et le mal, n’a pas voulu qu’Éduc’alcool fasse preuve de nuances et s’adresse à l’intelligence des gens.

Lundi matin, Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, a reçu l’appel d’une journaliste du Journal de Québec. Elle lui a fait part de « courriels de certains lecteurs » et de sa perplexité face à ce message.

M. Sacy a immédiatement vu poindre le spectre d’une polémique. Il n’a fait ni une ni deux et a demandé le retrait immédiat de la capsule. Il a texté les membres de son équipe et leur a dit : « Enlevez-moi ça de là. »

Ce message a donc eu une durée de vie de 35 heures.

J’ai parlé à Hubert Sacy mardi. Il était visiblement secoué par la tournure rapide (c’est le moins que l’on puisse dire) des évènements. « Je ne sais pas qu’est-ce qui a bien pu alerter la journaliste, mais celle-ci m’a demandé si j’étais choqué par ça. »

Je précise qu’il n’y a pas eu 10 000 plaintes, pas même 100 ou 10. Il y a eu l’infime début d’une possible controverse, et Éduc’alcool a pris la décision sur-le-champ d’éliminer ce contenu.

« Nous, on n’est pas dans le business de la controverse, on est dans le business de l’éducation. Il y a la forme et il y a le fond. À partir du moment où la forme peut nuire au fond, c’est simple, on change la forme. »

— Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool

Pourquoi Hubert Sacy n’a-t-il pas résisté davantage ? « Je n’ai pas envie de passer mes journées à combattre des controverses. »

Sauf que c’est ce qu’il a fait mardi toute la journée.

Je comprends sa réaction. Il représente un organisme dont la réputation doit être immaculée. Mais en faisant marche arrière comme il l’a fait, il ne fait que s’ajouter au nombre grandissant d’institutions et d’organismes qui courbent l’échine à la moindre menace de polémique.

Est-ce un combat perdu d’avance ? lui ai-je demandé. « C’est un combat qu’on n’a pas envie de mener. »

Qu’est-ce qui peut bien heurter l’opinion publique dans ce message purement informatif ? Hubert Sacy reconnaît que le sexe demeure un sujet sensible. « Dès que tu parles de cela, il y a toutes sortes de gens qui sautent au plafond. J’aurais dû être plus prudent. »

On va se le dire, il y a de la pudibonderie dans cette affaire.

Martin Blais est tombé des nues lorsque je lui ai appris que ce sujet avait causé une petite commotion. Mais il n’est pas surpris que le sujet de la sexualité puisse encore choquer.

« La capsule est peut-être différente de la publication, mais il est clair qu’on veut reconnaître les bonnes et les mauvaises raisons qui font que les gens consomment de l’alcool. »

L’ère des réseaux sociaux est en train de nous rendre complètement paranos. On craint tellement les foudres et les ravages des tribunaux populaires qu’on prend des décisions à la vitesse de l’éclair. On ne laisse pas le temps au grand public de recevoir les messages, de les assimiler.

Cela a un effet direct sur les prises de décisions. Cette peur de se tromper, d’être à l’origine d’un dérapage, d’être au cœur d’une controverse se voit aujourd’hui partout : dans les entreprises privées, dans les méandres des appareils gouvernementaux, dans les sociétés publiques.

Plus personne n’ose prendre de décisions, tout le monde se renvoie la balle. On joue au ballon-chasseur avec la responsabilité.

Ce phénomène ne cesse de croître depuis quelques années. Il fait peur à voir. C’est, à mon avis, l’effet le plus pervers de la révolution qui se déroule actuellement sous nos yeux.

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