Vaccins obligatoires et popotin de bovin

Pourquoi la démocratie connaît des jours sombres et que partout sur la planète les dictatures et autocrates s’affichent au grand jour ? Pourquoi la Chine positionne-t-elle désormais son modèle comme celui de l’avenir ? C’est parce que le mensonge et la mystification ont pris trop de place dans nos systèmes dits démocratiques. Disons que la parole creuse qui mine la confiance des citoyens envers les institutions est partout présente.

La formule de Jean-Louis Barrault qui disait que « la dictature, c’est “ferme ta gueule” ; la démocratie, c’est “cause toujours” » est plus que jamais actuelle. Pour vous en convaincre, regardez ce qui s’est passé avec Justin Trudeau. Il a passé toute l’année à nous parler de vérité et de réconciliation avec les Premières Nations, mais lorsqu’est venu le temps de célébrer cette journée qu’il a lui-même décrétée, il a préféré aller se prélasser dans une luxueuse et douteuse résidence de Tofino. Une incartade qui a fait des vagues, sur lesquelles l’opposition a bien sûr surfé « à planche ». Surtout quand on a réalisé que la plage horaire des « rendez-vous privés » de Justin à Ottawa bordait finalement le Pacifique. Une surprenante découverte qui a jeté quelques châteaux de sable dans l’engrenage de la machine libérale, pourtant bien huilée et qui carbure trop souvent à la vertu.

Mais ce n’est pas de cette frasque qui a déjà fait couler beaucoup d’encre que je veux parler. Celle que je veux aborder ici, c’est son recul bien maquillé sur la vaccination obligatoire des employés fédéraux. Un sujet qu’il a pourtant généreusement instrumentalisé pendant la campagne électorale pour diaboliser son adversaire conservateur.

D’ailleurs, est-ce que quelqu’un peut rappeler à Justin Trudeau et aux ténors libéraux que malgré tout ce qu’ils répètent dans les médias, ils ne sont pas capables d’en « finir avec la pandémie » ? Si Justin a trouvé une façon de contrôler les mutations aléatoires du virus, c’est toute la planète qui va se mobiliser pour le sanctifier. Évidemment, vacciner 100 % des Canadiens peut aider grandement. Mais même là, c’est loin d’être suffisant pour en finir avec la pandémie comme il le dit, car du jour au lendemain, un mutant adaptatif capable de déjouer cette immunité peut se faire étamper un visa canadien à l’autre bout du monde et il faudra alors tout recommencer. Le plus qu’il peut faire, c’est aider les Canadiens à mieux vivre avec le virus. De ce côté-là, on doit reconnaître qu’il a été efficace pour nous trouver des vaccins. À quel prix ? Personne ne sait.

Mais revenons à la promesse de vaccination obligatoire des 250 000 travailleurs de la fonction publique fédérale. Ce que Trudeau nous avait présenté comme un programme de vaccination inévitable s’est adouci, pour ne pas dire s’est métamorphosé, en sorte d’obligation volontaire très évitable.

En résumé, l’initiative est devenue : « Tous les fonctionnaires fédéraux doivent déclarer leur statut vaccinal d’ici le 29 octobre par l’entremise d’une plateforme web. Les employés récalcitrants seront placés en congé forcé sans solde à partir du 15 novembre. Ceux qui ont une seule dose auront une probation de 10 semaines pour prendre la deuxième. Quant aux délinquants qui seront pris en flagrant délit de fausses déclarations, ils peuvent courir le risque de se faire congédier. »

Comme si les mailles de cette passoire n’étaient pas assez larges, il faut ajouter les exemptions pour motif religieux, car le Canada est plus proche d’une théocratie qu’on le pense. Il suffira donc d’invoquer un motif mystique sincère pour échapper à l’obligation de se faire vacciner ? Que voulez-vous ? Ainsi le veut le mélange d’idéologie multiculturaliste et de théocratie que le Canada a hérité de la Grande-Bretagne. Rappelons que là-bas, la reine Élisabeth n’est pas seulement un monarque, elle est aussi chef de l’Église et incarne une sorte de représentante de Dieu dans le pays. Dans la Chambre des lords siègent aussi des archevêques et évêques qui participent à l’examen et à la modification de projets de loi.

Cette dimension théocratique est inscrite si primordialement dans la Charte canadienne des droits et libertés que Trudeau a tout de suite aménagé aux religions une échappatoire à la vaccination sans disposer d’aucune donnée sur le sujet. Un passe-droit qui suscite beaucoup de questionnements. D’abord, c’est quoi, la définition exacte d’une religion et d’une croyance sincère ? Est-ce qu’on fera une différence entre religion, croyance et spiritualité lorsque viendra le temps de décider ? Quelle religion a véritablement des indications sur la vaccination qui est une découverte de la fin du XVIIIe siècle ? Pourquoi croire sincèrement devrait-il donner des droits supplémentaires à un citoyen dans cet effort de lutte contre la pandémie qui demande la participation de tous ? Pourquoi la personne qui pense que la vaccination va souiller son âme doit être respectée et celle qui a une peur sincère du vaccin, si déraisonnable soit-elle, mérite d’être invectivée par Justin Trudeau ?

Le premier ministre a beau nous dire que les exemptions en la matière seront rares et très difficiles à obtenir, on peut anticiper l’inverse.

Pensez-vous que le gouvernement fédéral va demander à ses employés de fournir la nature du culte qu’ils pratiquent et de prouver qu’on y trouve une disposition interdisant au disciple de baisser le bras devant une seringue ? Pensez-vous aussi que le gouvernement fédéral va mettre son nez dans la gigantesque base de données contenant les déclarations sur le statut vaccinal des 250 000 employés pour savoir si Pierre Gauthier qui travaille à l’Institut Maurice-Lamontagne de Sainte-Flavie a véritablement reçu ses deux doses ? Pensez-vous vraiment que le gouvernement fédéral, qui n’a même pas été capable d’empêcher des malfaiteurs de piller les deniers publics en encaissant frauduleusement la Prestation canadienne d’urgence (PCU) avec des identités volées, va sérieusement faire ces vérifications ? Il pourrait toujours renaître de ses cendres, mais on parle quand même du même gouvernement qui est incapable depuis des années de faire quelque chose d’aussi simple que de payer sans se tromper les fonctionnaires de qui il prétend contrôler le statut vaccinal.

Si Justin Trudeau voulait vraiment livrer sa promesse électorale, pourquoi ne demande-t-il pas simplement aux employés de fournir le code QR ou la preuve vaccinale de leur province de résidence ? Tous les fonctionnaires fédéraux vaccinés au Québec ont reçu un code QR. Alors, même ceux qui travaillent de la maison peuvent aller une fois au bureau, se faire scanner leur code QR ou envoyer leur preuve vaccinale à leur administration d’attache. Si Justin a choisi cette nouvelle approche présentée le 6 octobre, c’est certainement pour éviter de dire qu’il ne peut pas légalement et matériellement livrer sa promesse. Il est donc permis de penser qu’il aménage de larges portes de sortie aux plus réfractaires à la vaccination pour ne pas perdre la face.

Cette façon de brouiller la frontière entre le mensonge et la vérité est une bullshit des plus fréquentes dans nos démocraties. Elle est même devenue la nourriture principale du cynisme et du complotisme.

Voyons maintenant si Christian Dubé, qui fait face à une problématique plus délicate, aura le courage de ses convictions le 15 octobre. L’enjeu est de taille pour le personnel de santé et plus particulièrement dans le cas surréel des médecins réfractaires à la vaccination. Le gouvernement est devant un méchant dilemme et il devra trouver une porte de sortie honorable. Proposition. Pourquoi ne pas demander à tout ce monde de payer de leur poche trois tests PCR par semaine pour continuer de travailler dans le système hospitalier ? Des chiffres obtenus par Radio-Canada nous apprenaient en 2020 que chaque test de COVID-19 coûte, au bas mot, entre 55 et 102 $. Alors, à la place d’exclure ces sceptiques et de créer des turbulences dans le système de santé, pourquoi ne pas les forcer à payer trois tests de leur poche par semaine pour pouvoir continuer à y travailler ? Trois cents dollars de dépenses par semaine, c’est un argument de taille pour pousser un employé à choisir rapidement de se faire vacciner. Mais, ce n’est pas ça, le choix du gouvernement Legault qui dit encore ne pas bluffer et avance d’un pas décidé vers le 15 octobre.

Christian Dubé osera-t-il prendre le taureau par les cornes ou essayera-t-il aussi au final de nous faire gober ce qui sort du popotin de bovin ? Les paris sont ouverts.

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