Célébrités

Requiem pour Lisa Marie Presley

Mêmes yeux clairs, mêmes pensées sombres. La tragédie la poursuivait depuis ses 9 ans, son âge à la mort prématurée du King. Elle a connu la descente aux enfers et les paradis artificiels, le réconfort de la scientologie et le pouvoir de la musique. Chanteuse, mariée quatre fois, à Michael Jackson notamment, la fille d’Elvis a fait perdurer une légende dorée avant de finir ruinée, et « détruite » par le suicide de son fils, Benjamin, en 2020. Pour ses trois filles, Lisa Marie Presley disait vouloir « continuer ». Elle laisse derrière elle une éternelle moue rock, et une vie couleur de blues.

« Presley est morte… » La phrase n’est pas fautive et pourtant elle choque. Quelque chose de bizarre, une inconvenance, une vieille blague montée des abysses à propos des goûts vestimentaires, des chichis, des teintures, des dentelles ou des débauches supposées du King. « Presley est morte », ça pourrait être sorti de la bouche de Jerry Lee Lewis, dit « The Killer » – l’homme qui mettait le feu à son piano électrique sur scène un lendemain de cuite circa août 1977. C’est pourtant la vérité tombée il y a une semaine. Comment parler de Lisa Marie Presley sans la confondre avec l’ombre de celui à qui elle ressemblait de façon troublante ?

Il y a eu un fantôme d’Elvis aperçu par des témoins au Nebraska d’abord puis un peu partout, même, d’après un tabloïd, sur la planète Mars… maintenant il y en a deux. Lisa a rejoint son père.

C’est Priscilla Beaulieu-Presley, l’incroyable Priscilla aux cheveux sanglants de Méduse, qui a annoncé la mort de sa fille dans un communiqué le jeudi 12 janvier.

En juillet 2020 déjà il y avait eu un sacrifice sur l’autel Presley, une histoire triste, peu commentée tant elle était navrante, le suicide d’un autre sosie du King, Benjamin Storm Keough, le fils de Lisa Marie, frère puîné de l’actrice Riley Keough. Trop de drogues, trop de fantômes, trop d’armes à feu… comme chez les Brando, la loi familiale obéit à un destin plus fort que les hommes.

Une tragédie en marche

« C’est une tragédie ». Le soir où j’ai appris la nouvelle, je dînais par hasard à côté de Rosalie Varda, curieuse femme enfant bijoutée, elle-même encombrée de quelques ombres familiales (Varda-Demy). Je ne la connaissais pas, j’ai cru à une banalité… Mais non, j’ai compris très vite que nous parlions de la même chose, du même engrenage sacrificiel : de ces pièces grecques si sobres, dont le public athénien connaissait la fin, et dont les péripéties étaient ordonnées par l’Olympe plus que par le dramaturge. Cette histoire est bien une tragédie, un deuxième volet qui a commencé à la mort du King en août 1977.

La destinée attendue de Lisa Marie Presley s’est accomplie, la fille de l’objet cultuel le plus envoûtant et morbide du panthéon de la culture pop américaine (il y a un avant et un après Elvis dans l’histoire moderne), celle qui portait son sang dans son corps, réceptacle de tous les fétichismes, a été rejointe par les divinités de la mort, ces chiens qui la poursuivaient depuis sa naissance, le 1er février 1968. Il y aura bientôt onze lustres.

Les chiens, ce sont d’abord ces « fous », comme Lisa disait elle-même dans ses interviews, ces fans qui hurlaient derrière les grilles quand elle jouait, petite fille, dans le parc de Graceland, le bois sacré du temple baroque où reposait l’idole, noyée dans les vapeurs des « painkillers » qui ne s’appelaient pas encore Fentanyl, mais qui auraient endormi un éléphant.

« Papa dormait toute la journée, je voyais bien qu’il n’était pas en grande forme physique. » Les enfants, même divins, ont un rythme diurne, ils n’attendent pas que le soleil soit couché pour hanter l’avenue Elvis Presley et les routes de Memphis, la vallée des rois.

Les semaines de garde partagée à Graceland, Lisa Marie ne pouvait promener sa poupée ou son camion de pompiers tranquille au milieu des essences aromatiques du parc, les « fous » criaient son nom. « Ils brandissaient des appareils photo pour que je leur rapporte des photos de mon père. Alors je prenais ceux qu’ils me tendaient et je les balançais dans les buissons. »

À la nuit tombée, lorsque les derniers fans étaient rentrés dormir, le King sortait de sa torpeur et montrait à Lisa Marie une petite clé. Sa main épaissie, gonflée de bagues, lui caressait les cheveux et passait la petite clé devant ses yeux. Le cœur de Lisa était rempli de bonheur. « C’était la clé d’une voiture de golf. Papa m’asseyait au volant et nous partions tous les deux seuls nous promener. »

Ce souvenir, un des plus clairs qu’elle conservait de son père, vrai trésor de petite fille perdue, elle l’a raconté aux journalistes de cette voix un peu éteinte, cette manière de parler populaire et honnête qui était la sienne.

Toute orpheline a son talisman, pour peu qu’elle ait croisé l’homme qu’elle aimera toujours à l’âge où les souvenirs s’impriment si profonds qu’ils ne nous quittent jamais. J’en ai connu d’autres, des orphelines de père qui en avaient aussi peu, mais qui les chérissaient, les gardant à travers toutes les dérives dans une boîte à chaussures au milieu de photos jaunies et de quelques lettres, une fleur séchée, une babiole.

Le Rosebud de Lisa contenait cette clé des champs où elle ne retournera jamais plus à partir de la mort d’Elvis, lorsqu’elle avait 9 ans.

Restaient les aboiements des « fous ».

Jardin secret

Le 16 août 1977, ils s’étaient multipliés devant le portail, mais aussi sur toutes les mauvaises ondes. Apprenant la nouvelle, Felton Jarvis, un producteur qui avait travaillé avec Elvis, déclara sérieusement : « C’est comme si l’on m’annonçait que les cheeseburgers avaient disparu dans le monde entier. » Comment prendre des choses pareilles quand on a 9 ans ? Bien des années après, lors d’une interview croisée avec sa fille, Priscilla raconta à Oprah Winfrey : « Le jour de la mort de son père, Lisa était chez lui, je l’ai trouvée dans le jardin en train de faire du kart, je me suis dit : « Mon Dieu est-elle insensible à ce point-là ? » Non, elle savait tout, mais elle ne voulait rien dire. »

Los Angeles, 1984. Une Toyota déglinguée zigzague sur Sunset et s’enfonce dans les rues tranquilles de Beverly Hills. À l’arrière, un « bumper sticker » annonce la couleur : « Roses are red violets are blue and me I’m schizo » (« Les roses sont rouges, les violettes sont bleues et moi, je suis schizo »). Dans le rétro les yeux d’Elvis, le visage d’Elvis, la moue d’Elvis sur le corps d’une adolescente.

C’est Lisa Marie, elle a 16 ans, elle est en danger de mort. Un camarade de collège confessera n’avoir jamais vu personne ingérer autant de cocaïne de sa vie.

« Au bout de soixante-douze heures, elle s’évanouissait. On croyait qu’elle était morte, mais elle en redemandait. » Après trois jours sans dormir, elle rentre chez sa mère. Priscilla, qui avait quitté Elvis pour son professeur de karaté, a refait sa vie plusieurs fois, mais elle a gardé le cap. Mise à l’écart de la succession par les 13 pages du testament du King, la fille de militaire a organisé la gestion du patrimoine immobilier et moral dont sa fille devrait hériter.

Le patrimoine moral ce sont toute une ribambelle de produits dérivés dont la liste serait trop longue à imprimer, disons pour faire court que cela va des lunettes noires aux boulettes pour chien. L’immobilier c’est Graceland, la maison enfin ouverte au grand public qui est devenue un musée en 1982. Le deuxième monument le plus visité aux États-Unis après la Maison-Blanche. L’argent rentre à flots, héritage de 200 millions de dollars en vue pour ses 25 ans, mais l’argent ne fera jamais le bonheur de Lisa en plein conflit d’adolescence avec sa mère et son milieu de fils à papa hollywoodiens : « Pas mal de mes camarades de classe sont devenus fous, d’autres sont morts, les derniers sont en centre de désintoxication ou apparaissent dans la presse à scandale », disait-elle à Paris Match en 2008. Ce qui est romanesque dans Bret Easton Ellis est dur dans la vie. Car, bizarrement, comme beaucoup d’enfants de stars perturbés, Lisa voudrait être normale. Énième dispute, sevrage raté, première tentative de suicide.

Priscilla décide de mettre sa fille à l’abri des tentations chimiques et aussi des hommes : quand elle fugue de la maison, c’est pour retrouver des punks rockeurs en ruine ou même le vieux rival de papa l’abominable « grand-père », Jerry Lee Lewis, qui avait tenté le coup de fusil à Graceland peu avant la mort du King. Cloîtrée, Lisa. Au couvent comme dans ces romans français que sa mère aurait voulu qu’elle lise ? Non, dans une petite chambre d’étudiante que lui ouvre l’Église de scientologie. Lisa a quitté l’avenue Elvis Presley à Memphis pour l’impasse Ron Hubbard à Los Angeles. La scientologie a mauvaise réputation (« surtout en France », dira Lisa dans une interview à Libération à la fin des années 1990), mais la scientologie l’a probablement sauvée de l’overdose et lui a assuré une vie normale pendant quelques années, le temps de se marier et de faire deux enfants avec un camarade scientologue, Danny Keough, le père de ses deux aînés.

En 1993, on repousse l’échéance de cinq ans. D’un « commun accord » avec Priscilla, ce sera en 1998, le 1er février, finalement, que Lisa pourra toucher l’héritage. Un peu lassée des courses au supermarché du quartier de Tarzana (où la presse se délecte à répéter qu’elle est réputée pour son goût des coupons de réduction) et du petit salaire que lui verse une société juridique où elle travaille pendant un an (on est loin du compte des points de la retraite), « Bouton de fleur » comme l’appelait papa, ménagère de 1,58 mètre en jean Levi’s troué aux genoux et vieux tee-shirt, harcèle son scientologue pour qu’il lui compose des chansons. Elle gribouille des textes depuis toujours dans des carnets qui la suivent partout. Ils enregistrent quatre titres ensemble, mais Lisa est une éternelle insatisfaite. Malgré la lecture intensive de Ron Hubbard et la rediffusion de Dallas où joue Priscilla, Danny a de plus en plus de mal à tenir sa femme au foyer, le divorce est inévitable.

Mariage au sommet

Lasse d’attendre le pactole, Lisa montre enfin son vrai côté Presley en 1994 et fait la une de toute la presse mondiale en épousant, à Saint-Domingue, Michael Jackson, alors au faîte de sa gloire et au début de ses ennuis avec le jeune Jordan Chandler. Seul le King et son manager, le vrai-faux « colonel » Parker, auraient pu imaginer un coup pareil. Superbe. En relisant toute la copie qui m’est tombée sous les yeux à propos de ce mariage, je suis frappé que nulle part on ne souligne l’extraordinaire hommage aux racines noires du rock. Certes Jacko n’est plus très noir à cette époque, mais l’idée est là et personne ne la met en lumière. Les journalistes d’investigation préfèrent confesser les draps et s’interroger sur la vie sexuelle du couple. Oui, Lisa le dira plus tard à Rolling Stone et à Oprah Winfrey, il y a eu du sexe entre eux (au début), mais Jacko préférait nettement passer les soirées à la coiffer et à la maquiller.

Il était venu avec du matériel puisque Lisa dira : « Son oreiller était toujours plein de fond de teint, j’avais l’impression de vivre avec une femme. » Logique tragique toujours, le couple explose avant le jour fatidique de l’héritage.

Résumé de la pièce par les commentateurs : « Poor Lisa » est tombée amoureuse d’un double de son père (chamarré et briseur de cœurs lui aussi), « Wacko Jacko » voulait un enfant, enterrer les rumeurs de pédophilie et éventuellement mettre la main sur les droits du King, comme il l’avait fait avec les droits des Beatles. Trop vraisemblable pour être vrai. Il y avait de la naïveté dans ces deux âmes, du panache aussi.

Deux dépressions suivront la séparation, celle de Lisa la conduira jusqu’à une nouvelle tentative de suicide. On la retrouvera dans sa salle de bains, comme toujours chez les Presley, les bras gribouillés d’une inscription au feutre : « I am ugly nobody loves me » (« Je suis affreuse, personne ne m’aime »).

Ce qui est faux, jamais Lisa n’a été plus belle que quelques mois plus tard à l’époque des photos de Mario Testino en couverture de Elle à l’occasion d’un défilé Versace automne-hiver 1996-1997 à Paris. Un an encore et Lisa hérite enfin. Elle en profite pour faire ce que ni Michael Jackson malgré ses promesses ni Danny Keough malgré sa bonne volonté n’avaient pu ou voulu produire : enfin un vrai disque. Promotion mondiale, succès moyen même si Disque d’or à l’arrivée…

Son premier mariage dans les locaux de l’Église de scientologie semble avoir laissé des frustrations à Lisa qui choisira Hawaii pour ses troisièmes noces avec Nicolas Cage. C’est à l’anniversaire de Johnny Ramone, un ami commun, que Cage, fan d’Elvis, collectionneur de ses costumes de scène, a abordé Lisa Marie. Un peu maladroitement d’après elle : « Je lui ai dit, c’est tout ce que t’as trouvé pour me draguer ? Me parler de mon père ! » D’après Cage lui-même, c’est le 11 septembre 2001 – en leur rappelant combien la vie est courte – qui les décidera à convoler pour le meilleur… et pour le pire.

Nouvel échec. « Nous avions tous les deux 12 ans d’âge mental, les hauts étaient vraiment très beaux, et les bas vraiment très bas », confiera après coup Lisa Marie, décidément très lucide. La tragédie, c’est aussi cela : les héros connaissent la fin de l’histoire, mais ils y vont quand même, aveuglés par les dieux.

Le rideau tombe à nouveau pour un entracte de 20 ans. Le temps de faire deux nouveaux enfants, les jumelles Harper Vivienne et Finley, de retourner à l’épicerie du coin (après Tarzana, Calabasas, jamais très loin de chez Priscilla), de retomber dans quelques dépendances, de se faire dépouiller par un avocat marron et de soutenir la promotion du film Elvis. Son dernier rendez-vous avant les Golden Globes aura été à Memphis avec un groupe de fans qui « n’avaient jamais vu quelqu’un ayant une telle tristesse sur son visage ».

Nul doute que la mort du jeune homme qu’elle avait porté lui avait donné ce masque terrible, vraiment tragique, surmontant une broche en forme de serpent maléfique sur les dernières photos.

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