Danse

Rouler vers un été heureux

Le patin à roulettes revient en force depuis un an. Et à l'été, les surfaces lisses seront plus que jamais prises d’assaut par des danseurs et danseuses sur roues qui n’ont envie que d’une chose : s’éclater ! On vous présente le phénomène et ses racines.

Devant la boutique Lowlife, la seule, pour l’instant, à vendre les fameux patins ultracolorés Impala, Moxi et Sure Grip qui font tourner toutes les têtes, la file s’allonge à mesure que les beaux jours arrivent.

Habituées à servir la communauté de roller derby, les propriétaires, Tracey Mattinson et Lorriane Dicaire, voient débarquer des hordes de patineuses TikTok, COVID et Instagram (comme on les appelle actuellement chez les plus expérimentés !) depuis exactement un an.

« On n’était pas du tout prêtes, au printemps dernier ! raconte Lorriane. Normalement, ç’aurait été le début de la saison de roller derby. On était pleinement stockées pour ça. Mais finalement, les gens sont venus acheter tous nos patins Moxi. C’était le début de la folie. Heureusement, on a réussi à en commander d’autres, puis des Impala. »

En une année, la boutique Lowlife a vendu un millier de paires de patins récréatifs pour danseurs et danseuses, qu’elles réservent à l’achat en boutique. La pénurie est mondiale et les deux commerçantes souhaitent éviter que tout leur stock ne parte en Floride et en Californie. Elles préfèrent participer au développement de la communauté locale de patin à roulettes.

À 125 $ la paire d’Impala, on est loin de la facture habituelle de 400 à 700 $ pour des patins de roller derby, mais Tracey et Lorriane sont néanmoins fort heureuses d’avoir pu continuer à faire des ventes tandis que leur sport de prédilection est à l’arrêt. Elles tiennent également l’excellente marque Riedell, pour ceux et celles qui seront prêts à passer à un niveau plus avancé.

Pourquoi patiner ?

Caroline Hamel, qui a pratiqué le patinage artistique plus jeune, est passionnée depuis qu’elle a acheté ses Moxi en suède noir, ce printemps.

« Quand j’enfile mes patins, ça me met dans un état d’esprit ludique. Avec l’esthétique, les couleurs et la musique, je me sens transportée dans une époque remplie d’insouciance et je souris. »

— Caroline Hamel

Le patin peut être une fête, une thérapie, un partage. « C’est quelque chose de très personnel, mais en même temps, c’est très communautaire, avance Philippe Vanhalewyn, qui roule depuis 20 ans. En patins, tu n’es jamais fatigué. Une nouvelle toune embarque et c’est reparti. Et oui, il y a peut-être les COVID skaters et les vintage skaters, mais en réalité, personne ne va se faire rejeter. On forme une communauté. »

Patin et réseaux sociaux

Phillipe Vanhalewyn (alias Deluxe Rollerdaddy) donne des cours de roller dance à des petits groupes (limités à sept élèves masqués, pour l’instant). Les séances, accompagnées de musique particulièrement entraînante, attirent systématiquement les curieux et curieuses, qui veulent savoir où acheter des patins, comment avoir accès à des cours, connaître l’adresse du groupe Facebook Roller Dance Montreal, etc.

Celui qui a fait ses premières steppettes à roulettes il y a deux décennies ne niera pas qu’il est parfois agacé de voir des « fashionistas » poser en patins sur Instagram.

« Constater que des TikTokeuses qui savent à peine patiner se font commanditer à fond, c’est un peu insultant, surtout quand on sait qu’il n’y a pratiquement aucun vrai patineur de rink sponsorisé. Là, les grosses marques comme Nike flairent la tendance. L’association de patinage artistique américaine est en train d’attirer les patineuses de style pour récupérer leurs moves. Ce genre de culture “vultures“ m’irrite un peu. »

Cela dit, Philippe souhaite tout de même profiter de l’engouement actuel pour faire entrer le plus de patineurs possible dans sa danse. « Les gens arrivent au parc avec leurs patins et ne savent pas vraiment quoi faire. C’est pour ça que j’ai commencé l’école, pour que les gens apprennent et qu’on puisse ensuite faire des soirées où il y aura de plus en plus de monde qui sait danser et suivre le rythme de la musique. »

Et pourquoi pas un espace intérieur sûr et destiné à la pratique du patin à roulettes récréatif et dansé ? Si de plus en plus de gens s’y mettent, peut-être sera-t-il possible de patiner à l’année et ailleurs que dans les stationnements sous-terrain ? La petite communauté montréalaise en rêve. En attendant, elle peut se rabattre sur les soirées de Roller Disco Montréal, qui reprendront à Mont-Royal dès que ce sera possible.

Une culture mise à mal

Malheureusement, depuis l’ère du disco, la tendance est plutôt à la fermeture des patinoires. Même aux États-Unis, les rinks, bastion de tout un pan de la culture afro-américaine, s’éteignent les unes après les autres. C’est ce que montre le documentaire United Skates, diffusé sur Crave.

Car avant d’être un bon prétexte pour « flasher » dans les réseaux sociaux, le roller dance et le roller disco ont toujours eu un aspect communautaire, culturel et même politique.

Historiquement, les patinoires ont également été le théâtre des revendications des droits des Afro-Américains. Dans les années 1940 et 1950, ces espaces de loisir, comme tant d’autres, étaient réservés aux Blancs.

« Plusieurs des premiers sit-ins en Amérique dénonçant les inégalités raciales étaient en fait des skate-ins », peut-on lire dans un article-fleuve intitulé Roller Skating, Civil Rights, and the Wheels Behind Dance Music.

La désobéissance civile a permis l’organisation de soirées « noires » (encore appelées Adult Nights, pour atténuer l’aspect ségrégationniste) dans les patinoires appartenant presque toutes à des Blancs. La scène hip-hop s’est aussi développée dans ces rinks. Dr. Dre a été le premier DJ de Skateland, à Los Angeles. Latifa et Ice Cube y ont aussi donné leurs premiers concerts.

Au fil des décennies, un grand nombre de styles se sont développés dans les grandes villes américaines. Chicago a le JB (influencé par le groove de James Brown). Les jammers de New York sont des disciples du légendaire Bill Butler, lui-même originaire de Detroit et toujours actif à 87 ans. San Francisco doit une fière chandelle à Richard Humphrey. À Los Angeles, tout est dans le jeu de pieds et le sliding. Venice Beach a sa propre Roller Skate Dance Plaza extérieure, bordée de palmiers et remplie de smooth skaters. Atlanta, Houston et St. Louis sont également des capitales du patin à roulettes.

Qu’apportera la nouvelle vague, voire le tsunami actuel de danse sur patins, qui se pratique sur de nouvelles musiques, autant par des quadragénaires et quinquagénaires nostalgiques que par des jeunes « influencés » ? On suit les progrès... sur Instagram et TikTok !

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