portrait de Martin Koskinen

L’alter ego de Legault

C’est l’homme le plus puissant à Québec après François Legault. Toutes les grandes décisions passent entre ses mains, et il a une énorme influence sur le premier ministre sans être un élu. Portrait de Martin Koskinen, chef de cabinet et, surtout, alter ego de François Legault depuis le début des années 2000.

UN DOSIER DE TOMMY CHOUINARD

L’homme de confiance

Les caquistes se rongent d’inquiétude. En cette mi-septembre, François Legault s’embourbe dans l’erreur jour après jour sur le thème de l’immigration. Son entourage reçoit des textos de candidats anxieux devant la tournure de la campagne. Des voyants rouges clignotent sur le tableau de bord : la Coalition avenir Québec (CAQ) est en train de perdre sa majorité, selon les sondages internes.

Il faut redresser la barre au plus vite. Mais comment ? Le chef se fie alors au « jugement politique impeccable » de celui qu’il présente comme son « alter ego » : Martin Koskinen, son chef de cabinet de 45 ans, son compagnon de route depuis presque deux décennies.

« Il m’a dit d’admettre mes erreurs, et de le faire au débat » de TVA, le dernier affrontement des chefs, raconte le premier ministre. C’est ce qui mène à son fameux mea-culpa (« Je ne suis pas parfait, ça m’arrive de faire des erreurs »), suivi d’une attaque cinglante contre le « donneur de leçons » Philippe Couillard qui fera les manchettes.

« C’est un élément qui a fait qu’on a tourné la page sur cet événement-là et qu’on a pu revenir sur ce que nous, on jugeait être les enjeux prioritaires », analyse François Legault.

Martin Koskinen, lui, avoue qu’il n’est pas le seul derrière l’idée : « Je donne le crédit à ma blonde ! » Johanne Rioux, psychiatre, l’a conseillé dans la formulation de la ligne d’attaque : commencer par une évidence, un aveu, pour mieux disposer les téléspectateurs à écouter le message qui suivra. De cette façon, « le coup que tu portes après, il fait encore plus mal », se félicite Koskinen.

Une « confiance totale »

François Legault dit avoir une « confiance totale » en son principal conseiller. La preuve : « Les 26 directeurs de cabinet, je n’étais pas au courant de qui il avait approché ! », lance-t-il. « Je lui avais donné une liste en disant : “Tu peux approcher ce monde-là”, mais je ne savais pas, un, s’il les avait approchés, et, deux, qui avait dit oui, qui avait dit non. Je ne savais pas, par exemple, qu’il avait approché Jonathan Valois. J’étais agréablement surpris que Jonathan ait accepté ! » C’est un ancien député et président du Parti québécois (PQ).

Autre exemple : au lendemain de la victoire électorale, « Martin est arrivé avec une proposition de qui serait ministre de quoi ». « On a eu des discussions, et il y a eu des changements », précise le premier ministre. « C’est un exercice très difficile. »

Lorsque l’on parle aux proches des deux hommes, le même commentaire revient : « Je n’ai jamais vu une relation comme ça en politique, aussi fusionnelle. »

On peut tout de même comparer le duo aux Pauline Marois et Nicole Stafford, Jacques Parizeau et Jean Royer, ou encore Robert Bourassa et Jean-Claude Rivest.

« Le fait que les gens savent qu’on est inséparables, ça m’aide beaucoup, estime François Legault. Quand les gens vont voir Martin, ils savent que c’est comme s’ils étaient venus me voir. Même les autres conseillers qui veulent m’influencer savent qu’ils doivent passer par Martin. »

Les députés relèvent quant à eux les nombreux conciliabules entre les deux hommes, là où bien des dossiers se règlent. « On tient toujours pour acquis que quand Martin dit quelque chose, c’est en parfaite harmonie avec le chef », dit l’un d’eux.

Les avis sont quasi unanimes : Koskinen, c’est un cérébral sans arrogance, un homme calme et diplomate. On le compare à John Parisella.

On ne lui connaît pas d’ennemi. Même ceux qui ont claqué la porte de la CAQ en cours de route ont de très bons mots pour lui ! Un défaut ? « Il peut être froid », avance-t-on tout au plus. Un autre observe : « Je n’ai jamais vu un politicien comme François Legault dépendre autant d’une autre personne. »

Le principal intéressé ne voit que des avantages à cette relation assez exceptionnelle. « Étant donné que j’ai très confiance en Martin, ça me permet de déléguer, de dormir bien et de ne pas être stressé. Ça a l’air élémentaire, mais bien dormir et garder ses énergies pour quand on en a besoin, c’est important. »

« Koskidette »

Le nom de Martin Koskinen ne dit probablement pas grand-chose aux électeurs jusqu’au jour où, au début de la campagne, il y va d’une décision audacieuse.

Qui ne se souvient pas du feuilleton sur le magasinage politique de Gertrude Bourdon ? Elle a fait faux bond à François Legault pour rejoindre Philippe Couillard. « Je me suis fait avoir comme un enfant d’école ! », rage Koskinen ce jour-là. Après plusieurs semaines de pourparlers, il était convaincu que Mme Bourdon acceptait de faire le saut avec la CAQ et, surtout, qu’elle ne négociait pas avec les libéraux en même temps.

Il ne fait ni une ni deux et rend public un échange de textos avec la PDG du CHU de Québec : une semaine avant l’annonce de sa candidature sous la bannière libérale, elle confirme être prête à « marquer l’histoire » avec la CAQ !

La divulgation de textos était nécessaire pour rétablir la vérité et contredire les propos de Mme Bourdon, selon lui. Ce geste en a tout de même surpris plusieurs de la part de Koskinen, un homme discret qui ne fait rien pour que son nom se retrouve dans les médias.

Donnons-en un exemple en dévoilant nous aussi un texto, sa réponse à notre demande d’entrevue : « Je n’aime pas l’attention. » Il ne l’a jamais cherchée, d’ailleurs.

« Il va me chicaner parce qu’il m’avait interdit de dire son nom, mais je veux saluer mon fidèle compagnon, qui est là depuis le début de la CAQ, sans qui on ne serait pas ici aujourd’hui, Martin Koskinen », a déclaré M. Legault dans un discours prononcé lors du dévoilement de son Conseil des ministres, le 18 octobre.

Détail étonnant : au Salon rouge, le chef de cabinet était assis entre la femme de M. Legault, Isabelle Brais, et l’un des fils du couple, Xavier.

« François Legault et Martin Koskinen, je pense que c’est pratiquement une relation de filiation : père et fils adoptif. On s’est rendu compte de ça rapidement, même quand on militait dans le mouvement étudiant », raconte Jacques Théoret, qui l’a connu étudiant en relations industrielles à l’Université Laval, comme lui.

Les années Force jeunesse

Dans les années 90, impliqué dans les associations étudiantes, Jacques Théoret voit en ce fils d’ingénieur et d’infirmière « une personne clairement plus solide que la moyenne ». Il le présente à François Rebello, président de Force jeunesse, mouvement qui venait à peine de naître. « Martin a formé un comité Force jeunesse à Québec. C’était son premier pas politique », affirme son ami Rebello, qui deviendra député du PQ avant de passer à la CAQ pendant quelques mois en 2012.

Ils luttent ensemble pour éliminer les « clauses orphelins » dans les conventions collectives, ces clauses de disparité de traitement qui pénalisent les jeunes travailleurs. « C’est la première chose dont j’ai parlé avec François Legault », alors ministre de l’Éducation et de la Jeunesse, se souvient Koskinen. Le gouvernement Bouchard leur donne gain de cause et adopte une loi en décembre 1999.

Devenu président de Force jeunesse, Koskinen a un dada : l’équité intergénérationnelle et l’endettement public. « Son surnom, c’était Koskidette ! », se rappelle une fidèle alliée.

C’est à cette époque qu’il fait la rencontre de Johanne Rioux, alors militante à l’Association des jeunes médecins. « Elle m’a toujours beaucoup soutenu. Elle a financé mon militantisme d’une certaine façon. Elle disait : “Je crois en l’engagement politique, on n’a pas d’enfant, on est capables de bien vivre avec un salaire de médecin.” Parce qu’il y a eu des années qui n’étaient pas payantes pour moi », reconnaît-il.

Il se démarque au cours du Sommet du Québec et de la jeunesse organisé par le gouvernement Bouchard, en 2000. « Le défi, c’était de coordonner les demandes des différents groupes de jeunes, et Martin a vraiment été comme un leader », raconte François Legault, qui se souvient d’avoir obtenu un réinvestissement en éducation grâce à cette concertation. « Je l’avoue, c’est mon épouse Isabelle qui m’a donné l’idée en me disant : “Ce gars-là, il faut absolument que tu ailles le chercher !”» Il le recrute en 2002 comme attaché politique à son nouveau cabinet de la Santé.

« Je me cherchais, je ne savais pas ce que je voulais faire professionnellement. J’y suis allé plus pour lui que pour le parti ou la cause », affirme Koskinen, séduit par le côté « outsider » et « le souci pour l’équité entre les générations » de son nouveau patron.

Il fait alors partie d’un groupe de jeunes disciples de Legault, mais il est le moins souverainiste de la bande. Ils discutent de l’avenir politique du Québec à la résidence d’Outremont de l’ex-homme d’affaires.

Il y avait parmi eux Rebello, Théoret – jeune conseiller du président de la FTQ Henri Massé –, Sylvain Gendron – fils du vétéran François Gendron –, l’historien Éric Bédard, Patrick Lebel – alors président du Conseil permanent de la jeunesse (CPJ) sur nomination de Legault et, bien des années plus tard, directeur général de la CAQ à ses débuts. Qui était au CPJ à la même époque ? Marie-Ève Proulx, aujourd’hui ministre de Legault, mais aussi Youri Chassin et Sylvain Lévesque, deux autres députés de la CAQ. Et qui succède à Koskinen à la tête de Force jeunesse ? L’enseignant Jean-François Roberge, maintenant ministre de l’Éducation de la CAQ. Quand on dit que la génération X est aujourd’hui au pouvoir…

Au début des années 2000, Koskinen lance un appel aux jeunes à s’impliquer en politique, au cours d’une entrevue à Voir. Il suggère deux options, une sortie qui paraît prémonitoire aujourd’hui : « Que ce soit réformer le PQ, ou créer un autre parti ». Avec François Legault, il tentera la première option, pour ensuite choisir la seconde.

La naissance de la CAQ

Martin Koskinen est de tous les combats avec François Legault. Pour préparer une éventuelle campagne à la direction qui n’a finalement jamais eu lieu, en 2005. Ou encore pour tenter de convaincre les péquistes de mettre la souveraineté sur la glace, en 2008.

L’année suivante, François Legault quitte la vie politique avec son compagnon d’armes. L’idée de fonder un parti est déjà sur la table.

« On parlait en hypothèse : si on veut aller dans cette voie-là ou même voir si elle est possible, il faut partir », affirme Koskinen.

C’est frappant quand on lui parle : il utilise le « nous » et le « on » pour parler aussi bien de son parcours que de celui de François Legault. Comme si l’un et l’autre sont indissociables.

« Oui, on fait tout ça ensemble. On est différents, mais on est en symbiose », résume Koskinen. François Legault, « c’est un gars très impatient, il veut que les choses bougent vite ». « Moi, je suis un modéré. Donc je le modère d’une certaine façon. »

Koskinen renonce à un projet d’entreprise – une société d’enchères en ligne pour des contrats de fournisseurs – afin de consacrer tout son temps à la fondation de la CAQ. Il pilote ensuite les négociations menant à la fusion avec l’Action démocratique du Québec. « Ceux qui ont compris avant nous […] que les Québécois tournaient lentement le dos à la souveraineté, c’est Mario Dumont et Éric Montigny qui ont fondé l’ADQ. C’est l’ADQ qui a ouvert le chemin pour nous. On a pris son bâton du pèlerin et on a continué », dit-il.

Il fait figure d’arbitre entre les différents camps : les anciens péquistes, libéraux et adéquistes. « Quand Martin prenait la parole, Legault l’écoutait d’une manière dont on était tous un peu jaloux », admet un témoin de l’époque.

Il y a eu les tentatives électorales infructueuses de 2012 et de 2014, mais selon Koskinen, les gens du parti savaient qu’ils étaient « sur la bonne pente, que ça allait fonctionner un jour ».

Ce jour est venu le 1er octobre. Koskinen, généralement d’humeur égale, a un visage qui trahit sa nervosité au début de la soirée, au moment où les bureaux de scrutin s’apprêtent à fermer. Un mandat minoritaire ou majoritaire ? « Ça va finir quelque part entre 59 et 70 députés. Combien exactement ? Difficile à dire », confie-t-il au Centre des congrès de Québec, lieu de rassemblement de la CAQ.

Le résultat dépasse les attentes : 74 députés. Les portes du pouvoir s’ouvrent.

« Je n’avais pas de plan de carrière pour être chef de cabinet. Combien de temps je vais le faire ? Je ne le sais pas. Est-ce que je vais être un bon directeur de cabinet ? Je me pose la question. Est-ce que je suis la bonne personne ? J’ai toujours un peu douté de ça. Je me dis : je fais une étape à la fois, et honnêtement, si je vois que je ne suis pas à la bonne place, je vais laisser ma place pour que François Legault continue de progresser. »

Sa remarque est surprenante alors qu’il entame à peine le mandat… « Je suis quand même habité par ça », répond-il au bout du fil en ce vendredi soir, sur la route Québec-Montréal, entre deux dossiers à gérer.

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